
L’intelligence artificielle ne fait pas tomber la pluie. En revanche, face à la superposition d’une sécheresse prolongée, d’une extension des surfaces agricoles et d’une pression accrue sur les barrages, la science de la donnée offre un cap décisif. C’est précisément sur cette frontière entre algorithmes avancés et hydrologie physique que se situent les travaux de Khaoula Khemiri.
La chercheuse tunisienne s’est vue attribuer, le 11 août 2026, le prestigieux Prix de la meilleure recherche scientifique féminine pour une étude stratégique sur l’impact des changements climatiques et des pressions anthropiques sur les ressources en « eau bleue ». Une distinction centrée cette année sur les innovations de l’IA pour la sécurité hydrique et alimentaire.
1. Au-delà du climat : La modélisation systémique du bassin de Chiba
Le cœur de cette recherche, publié en avril 2026 dans la revue internationale Hydrological Processes, repose sur l’analyse du bassin versant de Chiba, dans le nord de la Tunisie. Pour dépasser les approches statistiques classiques, l’équipe a croisé les projections climatiques CMIP6, des cartes d’occupation des sols par télédétection, l’historique hydrologique et des simulations via le modèle SWAT.
Cette méthodologie permet de traiter simultanément des variables trop souvent cloisonnées : régime pluviométrique, usages des sols et pratiques d’irrigation. L’IA permet d’intégrer cette complexité dans un outil d’aide à la décision unique.
2. Des seuils critiques identifiés pour les décideurs
L’apport concret de cette recherche réside dans l’établissement de métriques opérationnelles. L’étude démontre que la recharge des eaux souterraines induite par l’irrigation nécessite au moins 15 à 25 millimètres de précipitations mensuelles et un niveau de stockage du réservoir supérieur à 1,5 million de mètres cubes.
Sous ces seuils, l’équilibre s’effondre. Augmenter les prélèvements ou étendre les surfaces irriguées sans tenir compte de l’état précis du réservoir compromet directement les nappes phréatiques. L’étude chiffre d’ailleurs le danger : entre 1985 et 2021 sur ce même bassin, une hausse de 12 % des terres agricoles combinée à une baisse de 2 % des pluies s’est traduite par une chute de 33 % de la recharge naturelle des nappes. (Note de la rédaction : la dépêche d’origine rattachait ces travaux à l’INRAT, mais l’article scientifique confirme bien l’affiliation de l’auteure à l’INAT, rattaché à l’Université de Carthage).
3. La représentativité féminine : La réalité de la cartographie disciplinaire
En marge de la cérémonie, la ministre Asma Jebri a salué la présence massive des femmes dans l’enseignement supérieur (66,7 % des effectifs globaux). Toutefois, une analyse fine de la géographie des disciplines nuance ce chiffre : si les femmes représentent près de 89,8 % des étudiants en sciences de la vie, elles ne constituent que 50,4 % des promotions en informatique et 46,9 % dans l’ingénierie. Le profil de Khaoula Khemiri — au croisement de l’ingénierie, du machine learning et de l’agronomie — illustre la valeur stratégique de ces filières d’excellence.
4. Le vrai défi : Du modèle scientifique à la décision de terrain
Examinée parmi 14 candidatures, cette recherche ne doit pas rester confinée aux publications académiques. Le passage à l’échelle constitue l’épreuve de vérité. Pour que cette intelligence de la donnée crée de la valeur économique et sécurise la production agricole, ses algorithmes doivent être traduits en outils de pilotage quotidien pour les gestionnaires de barrages, les services météorologiques et les responsables de l’irrigation.
EN BREF
- Distinction scientifique : Khaoula Khemiri (INAT) remporte le Prix de la meilleure recherche scientifique féminine 2026 pour ses travaux sur l’« eau bleue ».
- Approche hybride : Utilisation croisée de l’IA (machine learning), de la télédétection et du modèle SWAT pour analyser le bassin de Chiba.
- Seuils de recharge : L’étude établit qu’une recharge efficace de la nappe exige plus de 15 à 25 mm de pluie/mois et 1,5 million de m³ de stockage en réservoir.
- Précision institutionnelle : Les travaux émanent de l’Institut National Agronomique de Tunisie (INAT) et non de l’INRAT.
- Nuance statistique : La part des femmes atteint 66,7 % dans le supérieur tunisien, mais retombe à 46,9 % dans les filières d’ingénierie.


