
En réalité, ils posent tous la même question : la Tunisie est-elle en train de transformer son économie, ou simplement de mieux résister à ses déséquilibres ?
Au moment où le pays prépare une Loi de finances 2027 placée sous le signe de la souveraineté, le détroit d’Ormuz rappelle brutalement qu’une économie dépendante de l’énergie importée reste exposée aux décisions prises bien au-delà de ses frontières.
Le Pouls de la Tunisie : quand les moyennes rassurent mais que les fractures persistent
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la photographie économique tunisienne de cet été 2026.
La Bourse de Tunis affiche d’abord une performance spectaculaire. À fin juin, le Tunindex progressait de 47,69 % et le Tunindex20 de 47,51 %.
Sur n’importe quelle grande place financière, une telle progression serait interprétée comme le signal d’un changement radical d’anticipations.
Or, pendant que les cours courent, l’activité avance à petits pas.
Les sociétés cotées n’ont accru leurs revenus que de 4,2 % au premier semestre, à 12,686 milliards de dinars. Les vingt entreprises du Tunindex20 font à peine mieux, à +4,43 %.
Voilà toute l’ambiguïté du moment tunisien : le prix des actifs raconte déjà demain, alors que les comptes des entreprises racontent encore aujourd’hui.
Cela ne signifie pas nécessairement que la Bourse est entrée dans une bulle.
Un marché financier valorise les bénéfices futurs, les dividendes, la liquidité disponible, les taux, le risque souverain et la possibilité d’une amélioration économique. Mais lorsqu’un indice gagne presque 48 % pendant que les revenus progressent de 4 %, la charge de la preuve change de camp.
Ce sont désormais les résultats qui devront rattraper les cours.
Le contraste est encore plus spectaculaire dans la finance : +6 % de revenus sectoriels, mais plus de 54 % de progression boursière. L’indice bancaire dépasse même +55 %, tandis que le produit net bancaire des établissements cotés augmente de 4,9 %.
Il faudra donc regarder moins le chiffre d’affaires que la qualité des profits : marges, coût du risque, génération de trésorerie, investissement et productivité.
Car ailleurs, le tableau est loin d’être uniformément favorable.
La chimie décroche de 33,6 %. Les matériaux de base perdent 21,4 %. Une partie de l’automobile souffre. La santé recule dans les données disponibles.
La Tunisie cotée progresse, mais elle ne progresse pas d’un seul bloc.
Et ce phénomène dépasse largement la Bourse.
L’inflation fournit un deuxième exemple de moyenne statistiquement rassurante mais socialement trompeuse.
À 5,1 % en juillet, contre 5,3 % en juin, la désinflation se poursuit. Après les fortes poussées des années précédentes, c’est incontestablement une amélioration macroéconomique.
Mais un ménage ne consomme pas un « indice général ».
Il achète de la viande, des fruits, du poisson, des vêtements. Il paie son logement et ses services.
Or la viande ovine augmente de 16,7 %, les fruits frais de 13,8 %, la viande bovine de 13,7 %, la volaille de 12,5 % et le poisson frais de 11,6 %.
Voilà pourquoi une inflation à 5,1 % peut cohabiter avec un sentiment persistant de vie chère.
La désinflation des économistes n’est pas encore devenue la désinflation des ménages.
Cette distinction sera fondamentale pour la Loi de finances 2027.
L’Onde de Choc Internationale : Ormuz pose une question embarrassante à la souveraineté tunisienne
Le gouvernement veut faire de la Loi de finances 2027 un instrument de souveraineté.
Souveraineté alimentaire. Souveraineté hydrique. Souveraineté énergétique. Justice fiscale. Restructuration des entreprises publiques. Numérisation. Investissement. Intégration d’une partie de l’économie informelle.
La direction politique est claire.
Mais l’économie mondiale vient rappeler que la souveraineté ne se décrète pas dans un texte budgétaire.
Elle se mesure à la capacité d’un pays à absorber un choc extérieur sans devoir immédiatement sacrifier son budget, ses réserves de change ou le pouvoir d’achat de sa population.
Et l’année 2026 offre un test grandeur nature : le détroit d’Ormuz.
Au 9 août, les discussions autour de la circulation maritime restent extrêmement fragiles. L’Iran affirme qu’un accord avec Oman sur de nouvelles voies de navigation est proche, tout en conditionnant une réouverture plus large du détroit à des concessions américaines. Autrement dit, le principal passage énergétique du monde reste pris dans une négociation géopolitique dont l’issue demeure incertaine.
Pour une économie importatrice d’énergie, la leçon est redoutable.
Le FMI a décrit le choc énergétique provoqué par les perturbations d’Ormuz comme un choc de revenu majeur pour les pays importateurs de combustibles. Il souligne également que la perturbation a constitué un événement exceptionnel pour le marché mondial du pétrole.
L’inflation mondiale en porte déjà la trace.
Dans sa mise à jour de juillet, le FMI a relevé sa prévision d’inflation mondiale à 4,7 % en 2026, constatant que le mouvement de désinflation engagé depuis 2024 avait calé sous l’effet notamment de l’énergie.
La Banque mondiale prévoit, dans son scénario central, un Brent autour de 86 dollars le baril en moyenne en 2026. Mais elle avertit que des perturbations plus longues ou plus graves pourraient porter cette moyenne dans une fourchette comprise entre 95 et 115 dollars.
C’est ici que la politique tunisienne rencontre brutalement la géopolitique mondiale.
Une hausse durable du pétrole ne s’arrête pas à la station-service.
Elle contamine les coûts du transport, certaines productions industrielles, la facture énergétique nationale, les besoins de financement public, les importations et, progressivement, les prix.
Le choc peut également se transmettre à l’alimentation par les engrais, la logistique et les coûts de production. La Banque mondiale estime d’ailleurs que les risques entourant les prix alimentaires restent orientés à la hausse dans le contexte des perturbations moyen-orientales.
Voilà pourquoi le mot « souveraineté » doit être manipulé avec exigence.
La véritable souveraineté énergétique n’est pas l’absence d’interdépendance. Aucun pays moderne ne vit en autarcie. C’est la réduction du coût économique de cette interdépendance.
Elle passe par la diversification énergétique, l’efficacité, les renouvelables, les interconnexions, la maîtrise de la consommation et une politique industrielle moins vulnérable aux chocs importés.
Sinon, Ormuz continuera d’avoir davantage d’influence sur certains équilibres tunisiens qu’une partie des décisions prises à Tunis.
Résilience et Prospective : le vrai problème tunisien est l’allocation du capital
Il existe pourtant un fil encore plus profond reliant la Bourse, l’immobilier et la démographie tunisienne : l’allocation du capital.
Le recensement révèle une Tunisie de près de 12 millions d’habitants dont la croissance démographique ralentit fortement.
Les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 16,9 % de la population, tandis que la part des 15-59 ans commence à diminuer.
Le sujet économique est immense.
Moins d’actifs relativement aux retraités signifie davantage de pression potentielle sur les systèmes de pension et de santé. Cela signifie également qu’une croissance reposant simplement sur l’augmentation du nombre de travailleurs deviendra de moins en moins possible.
Il faudra donc obtenir davantage de richesse de chaque heure travaillée.
En un mot : productivité.
C’est ici que l’entrepreneuriat, la technologie, l’automatisation, la formation et l’export cessent d’être des slogans de conférences pour devenir des impératifs démographiques.
Un pays jeune peut parfois gaspiller une partie de son potentiel humain et continuer d’avancer par inertie démographique.
Un pays vieillissant ne dispose plus de ce luxe.
La question de l’immobilier raconte exactement la même histoire sous une autre forme.
La Tunisie dispose désormais de 4,26 millions de logements, soit presque 30 % de plus qu’en 2014.
Pourtant, environ 19,3 % du parc est vacant, soit plus de 800 000 unités.
Pendant ce temps, l’assainissement ne couvre que 61,9 % des logements.
Voilà un paradoxe économique extraordinairement révélateur : le capital existe, mais son allocation n’est pas toujours optimale.
On construit pendant que des logements restent inoccupés.
On immobilise de l’épargne dans la pierre pendant que des entreprises cherchent du financement.
On étend le bâti alors que les infrastructures collectives doivent encore rattraper leur retard.
Et l’évolution démographique risque désormais de modifier la nature même de la demande : ménages plus petits, personnes plus âgées, besoin de proximité des soins, petites surfaces, mobilité et accessibilité.
Le défi n’est donc plus uniquement de produire davantage.
Il consiste à produire mieux, à financer mieux et à orienter l’épargne vers les secteurs capables d’augmenter durablement la productivité nationale.
C’est également sur ce terrain que la comparaison maghrébine devient importante.
Le Maroc poursuit une stratégie très offensive d’intégration industrielle, d’infrastructures et d’énergie renouvelable. L’Algérie dispose pour sa part d’un avantage considérable lié à ses ressources énergétiques, tout en cherchant à diversifier davantage son économie.
La Tunisie ne peut copier exactement ni l’un ni l’autre.
Elle possède moins de ressources naturelles que l’Algérie et moins de profondeur financière pour reproduire à l’identique la politique d’infrastructures marocaine.
Son avantage doit donc être ailleurs : capital humain, agilité entrepreneuriale, proximité européenne, industrie exportatrice, technologie et montée en gamme.
La bataille économique des prochaines années ne sera pas gagnée par le pays qui construit le plus de mètres carrés ou affiche le plus bel indice boursier.
Elle sera gagnée par celui qui transforme le plus efficacement son capital, son énergie et ses compétences en productivité exportable.
Le Verdict du Rédacteur : après les discours de souveraineté, l’heure des arbitrages
La Tunisie de l’été 2026 offre deux images.
- Dans la première, les signaux sont encourageants.
- L’inflation ralentit.
Les sociétés cotées augmentent leurs revenus.
- La Bourse bat des records.
- Le pays dispose d’un parc immobilier considérable.
- Le budget 2027 affiche une ambition de souveraineté et de justice sociale.
Dans la seconde image, beaucoup moins confortable, la chimie décroche, les prix des produits essentiels continuent de progresser rapidement, la population vieillit, plus de 800 000 logements demeurent vacants et un détroit situé au Moyen-Orient peut encore bouleverser la facture énergétique nationale.
Les deux images sont vraies.
Et c’est précisément là que commence le travail politique.
La souveraineté économique ne consiste pas à être protégé du monde. Elle consiste à ne pas être paralysé chaque fois que le monde tremble.
La Loi de finances 2027 devra donc dépasser la redistribution des contraintes.
Elle devra choisir.
Choisir entre dépenses de court terme et investissements de productivité.
Entre multiplication des constructions et meilleure utilisation du patrimoine existant.
Entre protection indéfinie des structures économiques fragiles et accompagnement de leur transformation.
Entre fiscalité de rendement immédiat et fiscalité favorable à l’investissement productif.
Entre souveraineté proclamée et souveraineté réellement financée.
Et enfin entre une économie où l’épargne monte dans les indices ou s’immobilise dans des logements vacants, et une économie où elle finance l’entreprise, la technologie, l’énergie et l’exportation.
Car la hausse de 48 % de la Bourse de Tunis contient finalement une formidable promesse — mais aussi un avertissement.
Le marché parie sur demain.
À l’économie réelle, désormais, de livrer les résultats.
EN BREF
- Envolée financière : Le Tunindex bondit de 47,69 % au S1 2026, tiré par le secteur bancaire (+55 %), alors que la hausse des revenus des sociétés cotées plafonne à +4,2 %.
- Inflation duale : L’inflation globale ralentit à 5,1 % en juillet, mais les produits alimentaires de base continuent de subir des hausses de 11,6 % à 16,7 %.
- Pression géopolitique : Le blocage partiel du détroit d’Ormuz maintient la menace d’un pétrole entre 85 $et 115$, pesant directement sur la balance énergétique tunisienne.
- Paradoxe immobilier : La Tunisie compte plus de 800 000 logements vacants (19,3 % du parc), révélant une sous-allocation massive de l’épargne au détriment de l’investissement productif.
- Transition démographique : Avec 16,9 % de la population âgée de plus de 60 ans, la croissance économique doit désormais reposer sur l’augmentation des gains de productivité.


