À moins de deux heures de son tout premier concert sur la scène de l’amphithéâtre romain à la 60e édition du Festival international de Carthage, la diva béninoise Angélique Kidjo, lauréate de cinq Grammy Awards, a accordé, jeudi soir, une interview exclusive à l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP).

Dans l’intimité de sa loge, la chanteuse installée entre Paris et New York est revenue sur plus de quarante ans de carrière, le deuil qui a inspiré son album HOPE!!, son engagement en faveur de la jeunesse africaine et sa conviction que « l’Afrique est la racine de toute musique du monde ».

En marge de cet entretien, interrogée face caméra par la TAP, elle a déclaré à l’adresse du jeune public tunisien et africain que « l’avenir vous appartient », avant d’ajouter à l’attention des parents, notamment parmi ses fans : « Ne baissez pas les bras, demain sans doute sera toujours meilleur. Si on est ensemble, on est gagnants ».

Accompagnée de son époux, le musicien et producteur français Jean Hébrail, l’artiste a partagé des confidences inédites. De la perte de sa mère à l’urgence de l’emploi pour la jeunesse africaine, en passant par la puissance géopolitique de la culture, la reine de l’afro-fusion livre un plaidoyer d’une rare intensité.

Entretien

C’est votre toute première fois sur la scène du Théâtre antique de Carthage. Que représente cette invitation pour vous ?

Angélique Kidjo : Wow ! C’est la première fois que je viens à Carthage. C’est une ville qui a une histoire importante pour le continent africain et dans le monde, surtout pour tous les Méditerranéens, à travers tout ce qui s’est passé entre Carthage et Rome. Et ce sont des parallèles que les gens font aujourd’hui par rapport à tout ce qui se passe. Il y a eu des gens courageux qui ont créé Carthage et qui l’ont défendue jusqu’au bout. Ils ne sont plus là, mais Carthage est toujours debout. Les Romains ont voulu détruire Carthage complètement, mais Carthage est toujours là !

Votre musique fusionne vos racines béninoises avec le jazz, la soul, le funk ou l’afrobeat. Comment préservez-vous l’équilibre entre tradition et innovation ?

Kidjo : Mes racines sont partout. Il n’y a pas de musique dans le monde sans le continent africain. La personne qui dit le contraire ne connaît pas son histoire. Nous sommes tous des Africains. L’être humain le plus âgé, l’Homo Sapiens, il est africain. Donc tout ce que les gens peuvent me dire sur le jazz, machin et tout, je leur dis : « Retourne à tes études, va dans le fond, va chercher d’où ça vient ! ». Il n’y a pas d’afrobeat, il n’y a pas de musique, même la musique classique a été impactée par le continent africain.

Donc c’est nous, les Africains, qui ne comprenons pas l’importance culturelle qu’on a apportée dans ce monde, même si l’histoire est douloureuse. Qu’est-ce qui a permis à tous ces êtres humains déportés par l’esclavage et la colonisation de garder leur dignité ? C’est leur culture. Et partout où j’ai été, j’ai vu cette culture-là. Il n’y a aucun endroit où j’ai été où je ne me suis pas retrouvée au centre de ce que je fais.

Tant que nous, les Africains, nous ne serons pas fiers de la diversité et de la richesse multiple que ce continent a apportées au monde, on sera toujours les dindons de la farce. Et moi, je refuse. Moi, je suis fière d’être venue de ce continent. Ma musique n’est pas une question d’équilibre : elle est la racine de tout.

Cet album HOPE!! est votre 20e opus studio. Pourquoi avoir placé l’espoir au cœur de ce projet né après un long deuil ?

Kidjo : Cet album, je l’ai appelé Espoir en hommage à ma maman, qui est partie il y a quelque temps. Après son deuil, ça m’a pris de nombreuses années vraiment pour faire ce disque. Aujourd’hui, je me sens orpheline de père et de mère. On devient adulte rapidement sans savoir que ça va arriver si vite.

Le mot magique de maman, c’était l’espoir, toujours. Elle disait : « Il faut toujours avoir l’espoir. Des problèmes, il y en aura toujours, ils te mettront plus bas que terre. Tant que tu as de l’espoir, tu reviendras pour construire. » Les hommes font la guerre, nous, les femmes, on est là et on ramasse les morceaux. Si nous, les femmes, on perd espoir, comment peut-on donner de l’espoir à nos enfants ?

Vous êtes connue pour vos collaborations avec de grands artistes venus d’univers musicaux très variés. Que recherchez-vous dans ces rencontres ?

Kidjo : Je veux qu’on soit au service de la musique. Mon ego vient après. Quelle que soit ta célébrité, si tu ne peux pas servir une chanson qui va toucher les gens, tu n’es pas un artiste.

J’essaie de créer des ponts. On vit dans un monde où on nous a divisé la tête pour nous contrôler. J’ai grandi dans une famille de dix enfants sous le même toit, où nos parents nous ont laissés libres de penser et d’être. À la maison, il n’y a jamais eu le droit des garçons et le droit des filles. Je veux créer ce lien à travers mes collaborations et dire : qu’on soit africain, asiatique ou américain, quand on se coupe tous, notre sang est rouge.

Les musiques africaines connaissent un rayonnement mondial inédit à travers l’Afrobeat. Quels défis reste-t-il à relever ?

Kidjo : Aujourd’hui, avoir son studio à la maison, poster sa chanson sur les réseaux et devenir viral, c’est ça la liberté. Quand j’ai commencé, il fallait signer un contrat d’industrie obligatoire. Là, on est en position de force parce que notre continent est jeune et consomme la musique que font les Africains.

Le défi, c’est la pérennité. Comment nourrit-on cette musique pour qu’elle ne nourrisse pas nos divisions, mais ce qu’on peut faire ensemble ? Les gens ont toujours cette idée que tout ce qui arrive de l’Afrique finit par s’écrouler. La musique ne s’écroulera pas. Prenons l’Afrobeat comme base et mettons ce qu’on veut dedans, mais arrêtons de nous penser petits. Nous sommes trop grands !

En tant qu’ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef, quel est le combat le plus urgent pour le continent ?

Kidjo : C’est comment on crée de l’emploi pour les jeunes de ce continent. Les ressources, nous les avons. Comment mettons-nous nos ressources ensemble pour que nos enfants soient fiers de venir de la Tunisie, du Bénin ou du Cameroun ?

L’Afrique est le continent qui a le nombre le plus élevé de jeunes en dessous de 19 ans. Notre démographie ne baisse pas. Il est urgent que la société civile et les gouvernements créent de l’emploi pour que les jeunes restent ici, et n’aillent pas chercher leur futur ailleurs.

Votre carrière vous a menée des scènes africaines aux plus grandes scènes du monde. Qu’est-ce qui vous rattache encore si profondément au continent et au Bénin ?

Kidjo : Le public, toujours. Le public africain est différent, c’est ici que j’ai l’envie. C’est sur ce continent que j’ai été nourrie. Si je suis cette artiste aujourd’hui, c’est parce que je suis née ici. Si j’étais née ailleurs, je n’aurais pas la carrière que j’ai.

Je sais d’où je viens, je ne sais peut-être pas où je vais, mais je sais définitivement où je peux retourner. C’est ça qui me donne la force. Il faut être fier de qui on est, sinon on n’a rien à apporter à soi ou aux autres.