
Une exposition souveraine record qui frôle le seuil critique
L’analyse des bilans bancaires tunisiens pour l’exercice 2025 révèle une accélération marquée de la dépendance financière de l’État vis-à-vis des institutions locales. L’encours global des financements alloués au secteur public a franchi la barre des 123 milliards de dinars (TND), enregistrant une progression de 3,1 % (contre 119 milliards et +2,8 % en 2024).
Cette omniprésence publique redéfinit structurellement le paysage financier : la part du secteur public capte désormais 28 % du total des actifs bancaires du pays, contre 25 % l’année précédente. Ce bond de trois points de pourcentage matérialise une transition rapide vers un modèle de « banque souveraine », où la couverture des besoins du Trésor et le sauvetage des entreprises publiques supplantent progressivement le rôle historique d’intermédiation et de soutien à l’investissement productif.
Part des actifs bancaires captée par l'État :
2024 : [█████████████████████░░░░░░░] 25%
2025 : [████████████████████████░░░░] 28%
Le financement de la sphère publique s’emballe au détriment du réel
En plongeant dans les rouages de cette allocation d’actifs, deux moteurs principaux expliquent cette hégémonie de l’État. D’une part, l’exposition directe aux entreprises publiques en difficulté a bondi de 14,7 % pour s’établir à 16,7 milliards TND. D’autre part, la souscription des banques aux Bons du Trésor et autres titres souverains a connu une envolée spectaculaire de 27,2 %, culminant à 33,2 milliards TND.
Ces canaux de refinancement captent une part disproportionnée des liquidités disponibles sur le marché monétaire. Bien que l’inflation moyenne ait reflué à 5,3 % en 2025 (contre 7 % en 2024), ce niveau reste supérieur au rythme de croissance des financements de l’économie. En termes réels, l’encours global des crédits à l’économie continue donc de se contracter, privant les forces productives du pays de capitaux indispensables à leur développement.
Secteur privé : une résilience en trompe-l’œil et des ménages asphyxiés
Face à ce tropisme souverain, le crédit aux entreprises privées et professionnels affiche une apparente résistance avec une hausse de 3,6 % (atteignant 92 milliards TND). Cette dynamique est principalement portée par les services (+3,4 % à 48 milliards TND) et l’industrie (+3,1 % à 40 milliards TND). Le secteur agricole, bien que dynamique (+10,1 %), demeure marginal à 5 milliards TND.
L’arbre de l’industrie et des services ne doit pas cacher la forêt d’un secteur privé qui peine à financer sa croissance à long terme face à l’appétit insatiable de l’État.
Pour les particuliers, la situation s’avère nettement plus sombre. La croissance des crédits aux ménages s’est essoufflée à +1,7 % (à 31 milliards TND), freinée par l’effondrement des crédits à l’habitat (-1,3 % à 13 milliards TND). Ce recul historique témoigne de l’érosion du pouvoir d’achat immobilier et de taux d’intérêt prohibitifs, qu’une hausse purement conjoncturelle des crédits de consommation à court terme (+4,1 % à 17 milliards TND) ne parvient pas à masquer.
La Tunisie se trouve désormais face à un arbitrage critique : continuer à financer sa machine publique au prix d’une asphyxie lente de son secteur privé.
EN BREF
- Encours public record : L’encours des financements alloués au secteur public atteint 123 milliards TND en 2025 (+3,1 %).
- Emprise bilancielle : La part du secteur public représente désormais 28 % des actifs totaux des banques tunisiennes.
- Explosion des titres souverains : Les souscriptions aux Bons du Trésor ont bondi de 27,2 % pour atteindre 33,2 milliards TND.
- Crédit immobilier en berne : Les crédits à l’habitat pour les ménages chutent de 1,3%, illustrant la baisse du pouvoir d’achat.
- Effet d’éviction réel : Malgré le ralentissement de l’inflation à 5,3 %, la contraction réelle des crédits limite l’investissement privé de long terme.


