La Tunisie s’engage résolument dans la transition énergétique. Entre avantages fiscaux, déploiement d’infrastructures de recharge et émergence d’une industrie locale des batteries, le pays trace les contours d’une stratégie ambitieuse. Mais les défis restent nombreux : modernisation du réseau électrique, mobilisation de capitaux privés et sensibilisation des consommateurs. Dans un contexte mondial marqué par la course à la souveraineté énergétique, la Tunisie cherche à se positionner comme un acteur régional crédible.

Un cadre fiscal incitatif pour accélérer l’adoption des véhicules électriques

La loi de finances 2026 marque un tournant. Les véhicules électriques (VE) et hybrides rechargeables (PHEV) bénéficient désormais d’une TVA réduite à 7 %, applicable également aux bornes de recharge et à leurs équipements jusqu’en 2028. Les droits de douane sont supprimés, ce qui réduit significativement les coûts d’importation et rend ces technologies plus accessibles.

Ces mesures visent à stimuler la demande, mais aussi à encourager les entreprises et les administrations à électrifier leurs flottes. L’objectif est clair : créer un marché suffisamment dynamique pour attirer les investissements industriels et structurer une filière locale.

Infrastructures de recharge : un chantier national structurant

La stratégie de l’ANME prévoit l’installation de 7 000 bornes de recharge d’ici 2030, puis 12 000 d’ici 2035. Un accord avec Tunisie Autoroutes permettra de couvrir l’ensemble du réseau autoroutier, garantissant une continuité de service à l’échelle nationale.

Au-delà de l’importation d’équipements, plusieurs industriels tunisiens manifestent leur intérêt pour la fabrication locale de composants de recharge, un segment à forte valeur ajoutée. À terme, cette dynamique pourrait générer près de 1 000 emplois directs et faire émerger un nouveau secteur industriel.

L’industrie des batteries : la Tunisie entre dans la course à la souveraineté énergétique

Dans un contexte international où l’Europe cherche à réduire sa dépendance aux métaux critiques importés de Chine, la Tunisie adopte une stratégie similaire à son échelle : développer une filière locale de batteries lithium‑ion.

Le projet YJC Power, fruit d’un partenariat tuniso‑chinois, illustre cette ambition. L’usine prévue en Tunisie vise à alimenter le marché national, mais aussi les marchés africains et européens. Porté par YJC Power, spécialiste chinois du stockage d’énergie, et un investisseur tunisien (dont Hyacinth Automotive), ce projet positionne la Tunisie comme hub régional pour la production et l’exportation de batteries.

L’unité intégrera également une chaîne de recyclage, un élément stratégique pour réduire la dépendance aux importations, maîtriser les coûts et s’aligner sur les standards internationaux en matière de circularité.

Un contexte international marqué par des défis persistants

À l’échelle mondiale, la mobilité électrique progresse mais reste confrontée à plusieurs limites à savoir :

  • l’autonomie réelle inférieure à celle des véhicules thermiques ;
  • le temps de recharge encore contraignant, surtout lors des longs trajets ;
  • la dépendance aux métaux critiques (lithium, cobalt, nickel) ;
  • l’impact environnemental de l’extraction et du raffinage ;
  • le recyclage des batteries encore coûteux et technologiquement complexe.

En Europe, ces défis sont exacerbés par une forte dépendance à la Chine, qui domine l’extraction, le raffinage et la fabrication des composants de batteries. Les constructeurs européens investissent massivement pour développer des technologies moins dépendantes des terres rares et identifier des gisements exploitables sur le continent.

Cette course à la souveraineté vise à sécuriser l’approvisionnement, réduire les coûts et renforcer la compétitivité de l’industrie automobile européenne.

Une dynamique régionale contrastée : Maroc vs Tunisie

Dans la région, le Maroc dispose d’une longueur d’avance grâce à une industrie automobile déjà intégrée et à des partenariats avec de grands constructeurs internationaux. Le pays assemble déjà des véhicules électriques et exporte vers l’Europe.

La Tunisie, elle, adopte une stratégie différente : plutôt que de concurrencer le Maroc sur l’assemblage, elle mise sur les technologies de stockage, les infrastructures de recharge et les incitations fiscales.

Cette approche lui permet de se positionner sur des segments stratégiques où la valeur ajoutée est plus élevée et où la concurrence régionale est moins intense.

Des défis persistants pour une transition réussie

Malgré les avancées, plusieurs obstacles doivent être surmontés. Nous pouvons citer :

  • la modernisation du réseau électrique, indispensable pour absorber la demande croissante liée aux bornes de recharge ;
  • la mobilisation d’investissements privés pour financer les projets industriels et les infrastructures ;
  • la sensibilisation des consommateurs, encore hésitants face au coût d’achat, à l’autonomie et à la disponibilité des bornes car comme le dit Rory Sutherland (Vice-président d’Ogilvy) : « Une voiture électrique ne se résume pas à une voiture sans pot d’échappement. C’est une toute nouvelle façon de penser le transport, offrant un silence et une réactivité inédits. » ;
  • les contraintes de sécurité et d’infrastructures, notamment liées au poids élevé des véhicules électriques et à la complexité des interventions en cas d’incendie.

Une ambition nationale inscrite dans une dynamique mondiale

La mobilité électrique en Tunisie n’est plus un horizon lointain : elle s’inscrit dans un cadre structuré, porté par des lois, des projets industriels et des programmes nationaux. Mais cette transition s’insère aussi dans un mouvement mondial où les défis sont similaires : sécuriser l’approvisionnement en matériaux critiques, maîtriser les coûts des batteries, développer des chaînes de valeur locales.

À l’image de l’Europe, la Tunisie cherche à réduire sa dépendance aux importations et à renforcer sa souveraineté énergétique. Les deux régions partagent un même impératif : diversifier les sources d’approvisionnement, encourager l’innovation locale et bâtir des écosystèmes industriels compétitifs.

Dans ce contexte global de recomposition des chaînes de valeur, l’objectif tunisien dépasse la simple adoption du véhicule électrique. Il s’agit de faire du pays un marché émergent crédible, mais aussi un pôle régional de souveraineté énergétique, capable de capter des investissements, de développer des compétences locales et de s’intégrer dans les nouvelles dynamiques industrielles qui redessinent l’automobile mondiale.

Amel Belhadj Ali