Alors que la Tunisie accélère sa transition vers la mobilité électrique, un acteur demeure au cœur du jeu mais avance encore à contretemps ou plutôt contresens : la STEG. Gardienne du réseau national, elle détient les leviers techniques, économiques et institutionnels qui conditionnent la réussite du passage à l’électromobilité. Son adhésion n’est pas un choix : c’est un impératif stratégique pour éviter que la transition ne reste un chantier inachevé.

La mobilité électrique tunisienne entre dans une phase décisive. Les incitations fiscales se multiplient, les projets industriels émergent, les infrastructures de recharge commencent à se déployer. Mais derrière cette dynamique, un constat s’impose : sans une STEG pleinement engagée, la transition restera fragile. L’entreprise publique, qui contrôle la production, le transport et la distribution d’électricité, est l’architecte invisible de cette mutation. Or, son rythme d’adaptation demeure en décalage avec l’urgence énergétique nationale.

Une culture centralisée face à un modèle qui se décentralise

La STEG reste marquée par une culture centralisée, héritée d’un modèle fondé sur le gaz naturel, qui représente encore près de 97 % de la production électrique. Cette dépendance structurelle rend difficile l’intégration d’une vision décentralisée, fondée sur les renouvelables, le stockage distribué et les usages électriques émergents. À cela s’ajoutent des contraintes financières lourdes : endettement chronique, subventions massives, priorités concurrentes entre maintenance du réseau, intégration du solaire et modernisation des infrastructures. Dans ce contexte, la mobilité électrique apparaît souvent comme un dossier secondaire, alors qu’elle devrait être un pilier de la stratégie énergétique nationale.

Pourquoi la STEG est indispensable à la transition ?

L’adhésion de la STEG est indispensable. Elle seule peut garantir l’interopérabilité des bornes de recharge, leur raccordement sécurisé et leur intégration dans un réseau déjà sous tension. Elle pilote également les programmes nationaux de comptage intelligent, qui prévoient l’installation de quatre millions de compteurs d’ici 2030. Ces outils sont essentiels pour décaler la recharge vers les heures creuses, éviter les pics de consommation, intégrer le solaire résidentiel et préparer l’arrivée du vehicle‑to‑grid, qui permettra aux batteries des véhicules de soutenir le réseau lors des pointes estivales.

La transition énergétique tunisienne repose sur une gouvernance centralisée, et la STEG en est le pivot. Elle doit renforcer les lignes moyenne et haute tension, intégrer les centrales solaires et éoliennes, développer des capacités de stockage réseau et encadrer les opérateurs privés de recharge. Les cahiers des charges en préparation prévoient d’ailleurs que toute borne rapide devra être certifiée, contrôlée et raccordée sous son autorité. Sans ce rôle de régulateur technique, le marché serait livré à la fragmentation et à l’inefficacité.

Un enjeu économique majeur pour un pays sous pression énergétique

L’enjeu est également économique. La mobilité électrique représente une nouvelle source de revenus pour la STEG, à un moment où le pays cherche à réduire un déficit énergétique qui dépasse les 11 milliards de dinars. Les recharges nocturnes peuvent lisser la courbe de charge, optimiser l’utilisation du réseau et réduire la dépendance aux hydrocarbures importés. En d’autres termes, la mobilité électrique n’est pas un coût supplémentaire : c’est un levier de stabilisation financière et énergétique.

Les leviers d’un changement nécessaire

Pour que la STEG devienne un acteur moteur, plusieurs leviers doivent être activés. Les réformes réglementaires doivent intégrer explicitement la mobilité électrique dans ses missions stratégiques. Des mécanismes d’incitation financière sont nécessaires pour moderniser le réseau et cofinancer les infrastructures de recharge. Les partenariats industriels, notamment dans les batteries et les bornes locales, doivent associer la STEG pour qu’elle bénéficie directement des retombées économiques. Enfin, une communication institutionnelle plus proactive permettrait de repositionner l’entreprise comme acteur de la transition, et non comme simple gestionnaire du statu quo.

Frein ou moteur : l’heure du choix

La Tunisie ne peut réussir sa transition électrique sans une STEG proactive. Résister, c’est prolonger la dépendance aux énergies fossiles, retarder l’intégration des renouvelables et freiner l’innovation. S’engager, c’est devenir le catalyseur d’une souveraineté énergétique nationale et d’une modernisation industrielle attendue depuis des années. Le choix de la STEG sera déterminant : frein institutionnel ou moteur de la transition. L’avenir énergétique du pays dépendra de sa capacité à trancher.

Amel Belhadj Ali