
Une ressource clé dans un monde sans alternative
Le phosphate est une matière première critique. Sans phosphore, pas d’agriculture moderne. À l’échelle mondiale, la demande en engrais phosphatés continue de progresser, portée par la croissance démographique et les besoins alimentaires.
Dans ce paysage, la Tunisie conserve une position non négligeable. Avec des réserves estimées à près de 2,5 milliards de tonnes, elle reste un acteur significatif, même si elle est largement distancée par le Maroc, leader incontesté du secteur.
Une filière intégrée, mais fragilisée
Le modèle tunisien repose sur une chaîne de valeur relativement complète :
- extraction par la Compagnie des Phosphates de Gafsa dans le bassin de Gafsa,
- transport principalement ferroviaire,
- transformation industrielle par le Groupe Chimique Tunisien,
- exportation de phosphate brut, d’acide phosphorique et d’engrais.
Cette intégration constitue un atout majeur : la Tunisie ne se limite pas à exporter une matière brute, elle dispose d’un véritable appareil industriel.
2011 : le point de rupture
Avant 2011, la Tunisie produisait plus de 8 millions de tonnes de phosphate par an. Quinze ans plus tard, la production oscille autour de 3 millions de tonnes.
Ce décrochage brutal marque un tournant durable. Malgré quelques phases de reprise, la filière n’a jamais retrouvé son rythme de croisière.
Une reprise fragile et irrégulière
Les dernières données traduisent une dynamique contrastée :
- une progression des exportations du secteur en 2025 (+15 %),
- mais une rechute dès début 2026 (-24,6 % sur les deux premiers mois).
Autrement dit, la reprise reste instable. Le secteur demeure extrêmement sensible aux perturbations internes.
Les véritables blocages : au-delà de la mine
Le problème du phosphate tunisien n’est pas géologique. Il est structurel.
Trois verrous majeurs persistent :
1. La conflictualité sociale
Grèves, sit-in et blocages ont durablement perturbé la production depuis 2011. Le bassin minier reste un territoire sous tension.
2. La logistique défaillante
Le transport ferroviaire constitue un maillon critique. Chaque rupture de flux se traduit par des pertes immédiates.
3. La gouvernance industrielle
La gestion des entreprises publiques du secteur souffre d’un manque d’efficacité opérationnelle et d’investissement.
Gabès : le défi environnemental devenu central
Le complexe chimique de Gabès est aujourd’hui au cœur d’un débat national.
Pollution de l’air, rejets en mer, impacts sanitaires : la question environnementale n’est plus marginale. Elle conditionne désormais l’acceptabilité sociale de toute relance.
Le phosphate tunisien est confronté à un dilemme stratégique : produire plus… ou produire mieux.
Un objectif 2030 ambitieux… voire irréaliste
Les autorités tunisiennes affichent un objectif de 14 millions de tonnes à l’horizon 2030.
Mais cet objectif implique un changement d’échelle radical :
- rétablissement de la stabilité sociale,
- modernisation des équipements,
- réhabilitation du transport,
- transformation de la gouvernance.
En l’état, il s’agit moins d’un objectif industriel que d’un projet de refondation du secteur.
Une équation stratégique à résoudre
Le phosphate tunisien repose aujourd’hui sur une contradiction majeure :
Un potentiel élevé… mais une performance insuffisante.
Les atouts
- réserves importantes
- savoir-faire industriel historique
- chaîne de valeur intégrée
Les fragilités
- production instable
- tensions sociales persistantes
- pression environnementale croissante
Quelle voie pour la relance ?
Une stratégie crédible devrait s’articuler autour de cinq priorités :
- stabiliser durablement le bassin minier
- fiabiliser la logistique ferroviaire
- accélérer la transformation locale (plus de valeur, moins de brut)
- traiter le passif environnemental de Gabès
- moderniser la gouvernance des entreprises publiques.
En conclusion
Le phosphate tunisien n’est pas un secteur en déclin irréversible. C’est un secteur en transition.
Dans un monde où la sécurité alimentaire redevient un enjeu stratégique, la Tunisie dispose encore d’un levier puissant. Mais sa valorisation dépend désormais d’un choix clair:
rester dans une logique de gestion de crise… ou engager une véritable transformation industrielle.
EN BREF
- Potentiel : 2,5 milliards de tonnes de réserves, positionnant la Tunisie comme acteur clé mondial.
- Rupture : Production divisée par plus de deux depuis 2011 (de 8 MT à ~3 MT).
- Logistique : Le transport ferroviaire identifié comme le principal verrou à faire sauter.
- Environnement : L’acceptabilité sociale à Gabès conditionne l’avenir de la transformation chimique.
- Ambition : Cap sur 14 millions de tonnes en 2030, un défi de modernisation globale.


