Hafedh GharbiExpert reconnu à l’international et ancien président du CGA, Hafedh Gharbi dresse un diagnostic lucide des défis qui pèsent sur le secteur des assurances en Tunisie. Exigences prudentielles, gouvernance, digitalisation, assurance vie, sinistralité automobile, complémentarité avec la CNAM. Il appelle à une modernisation progressive mais déterminée, fondée sur une régulation intelligente, une vision stratégique de l’épargne longue et une transformation digitale structurée. Pour lui, la crédibilité du secteur repose sur un équilibre subtil : protéger l’assuré tout en préservant la compétitivité des compagnies.

Entretien :

Quels sont aujourd’hui les principaux défis institutionnels et réglementaires auxquels les compagnies d’assurances doivent faire face ?

Les Principaux défis institutionnels et réglementaires actuels sont multiples mais le défi majeur demeure à mon sens l’équilibre entre les exigences prudentielles, le maintien de la compétitivité du secteur et la protection des droits des assurés.

La régulation doit être exigeante mais aussi un catalyseur d’innovation. Nous devons renforcer davantage la solvabilité du secteur et son adaptation aux standards internationaux, adapter la supervision aux normes internationales, moderniser le cadre réglementaire pour intégrer les nouveaux risques (cyber, climatique, technologique), améliorer la gouvernance interne des compagnies, mettre en place les mécanismes avancés de gouvernance des risques (ERM), lutter contre la fraude et maîtriser la sinistralité automobile, favoriser la transformation digitale et l’émergence des insurtech et enforcer les mécanismes de supervision des pratiques commerciales

L’enjeu est stratégique : un secteur d’assurance solide est un pilier de stabilité financière et une convergence progressive vers des standards inspirés de Solvabilité Basées sur les Risques pourrait être envisagée.

La gouvernance et la transparence des compagnies ont-elles réellement progressé depuis votre présidence de la CGA ?

Certes des progrès significatifs ont été accomplis à ce sujet par le renforcement des obligations de reporting prudentiel, la professionnalisation des conseils d’administration et l’instauration de comités pour les quatre fonctions clés : Audit interne, Conformité, Gestion des Risques et Actuariat.

La gouvernance ne doit pas être considérée comme un ensemble d’obligations formelles, mais doit être une culture ancrée dans les esprits et les pratiques particulièrement en matière de gestion des risques et de communication financière transparente.  La Gouvernance et la transparence renforcent la crédibilité du secteur et conforte la confiance des diverses parties prenantes : Régulateur, Assurés, Pouvoirs publics et Investisseurs.

Sur la Souveraineté : « L’assurance vie n’est pas une fatalité culturelle mais un levier de souveraineté ignoré : porter sa part à 45 % d’ici 2030 est un impératif pour financer l’économie nationale par l’épargne intérieure plutôt que par la dette. »

L’assurance vie reste marginale en Tunisie : quelles mesures pourraient favoriser son développement ?

L’assurance vie constitue une opportunité stratégique ignorée, son développement doit être considéré comme une priorité nationale. L’assurance vie constitue un outil puissant de mobilisation de l’épargne longue, indispensable au financement de l’économie. Il faut des incitations fiscales claires et stables et une politique publique assumée en faveur de l’épargne retraite.

Dans la plupart des économies comparables, l’assurance vie constitue un pilier du financement national. En Tunisie, elle demeure relativement marginale. Ce n’est ni une fatalité culturelle ni une contrainte économique : c’est le résultat d’une absence de vision cohérente. Nous avons besoin d’un cadre fiscal stable sur le long terme, d’incitations plus attractives, d’un développement structuré de la retraite complémentaire et d’une communication nationale sur l’épargne longue.

Sans mobilisation de l’épargne intérieure, notre dépendance à l’endettement et à la pression fiscale persistera. L’assurance vie doit devenir un instrument stratégique de souveraineté économique.

Un objectif réaliste serait de porter la part de l’assurance vie de 25 % actuellement à 45% des primes d’ici 2030, comme c’est le cas au Maroc. Porter la part de l’assurance vie à 45 % des primes totales d’ici 2030 constituerait un objectif macro-financier cohérent. Cela suppose une réforme fiscale ambitieuse dès 2027, avec stabilité garantie sur dix ans.

L’assurance maladie privée peut-elle compléter efficacement la CNAM, ou risque-t-elle de creuser les inégalités d’accès aux soins ?

Le système d’assurance maladie fondé sur la solidarité nationale se trouve aujourd’hui confronté à des mutations structurelles majeures. Le vieillissement démographique, la progression des maladies chroniques, l’augmentation du coût des innovations thérapeutiques et les exigences croissantes en matière de qualité des soins exercent une pression financière continue sur la CNAM.

Dans ce contexte, il apparaît difficile pour le régime public de supporter seul l’ensemble des charges sanitaires, sans adaptation de ses mécanismes de financement et d’organisation.

L’intervention de l’assurance maladie privée est en train de constituer un levier complémentaire pertinent. Il ne s’agit pas de substituer le financement privé au régime public, mais d’organiser une articulation cohérente entre les deux sphères afin de renforcer la soutenabilité globale du système. La complémentarité ne peut être envisagée comme un simple transfert de charges ; elle doit s’inscrire dans une logique d’intérêt général, où l’assurance privée agit en appui et non en concurrence du régime public.

Sur la Régulation : « La protection de l’assuré est fondamentale, mais un secteur fragile ne protège personne ; la régulation doit donc évoluer vers une solvabilité basée sur les risques pour garantir la compétitivité et la crédibilité des compagnies. »

Concernant l’assurance automobile, quelles réformes sont nécessaires pour réduire la sinistralité et améliorer la couverture ?

Le segment automobile souffre d’une forte sinistralité. Engager une réforme progressive mais déterminée et urgente. Cette réforme exige une lutte déterminée contre la fraude, la promotion de la prévention routière et une responsabilisation accrue des conducteurs, l’ajustement actuariel des primes, la digitalisation des process ainsi que le renforcement du système bonus-malus,

Sans réforme structurelle, ce segment continuera de peser sur la rentabilité du secteur. La branche automobile demeure structurellement dominante et fortement exposée à la sinistralité. La question n’est pas de remettre en cause son rôle central, mais d’en améliorer les équilibres avec pour objectif majeur de ramener durablement le ratio combiné automobile sous le seuil des 100 % à l’horizon 2030.

 Comment jugez-vous l’équilibre entre protection des assurés et compétitivité des compagnies dans les réformes récentes ?

La protection des assurés est fondamentale, mais elle ne doit pas affaiblir les compagnies. Un secteur fragile ne protège personne. Les réformes récentes tentent de renforcer la protection des assurés, ce qui est indispensable.

Cependant, une régulation trop rigide pourrait freiner l’innovation. L’objectif doit être une régulation intelligente, proportionnée et adaptée au contexte tunisien.

Quels modèles étrangers pourraient inspirer une réforme du secteur tunisien ?

Quel modèle international pour la Tunisie ? Plusieurs expériences peuvent inspirer la réflexion :

  • la France offre un modèle prudentiel sophistiqué et une forte profondeur en assurance vie, mais son cadre est complexe et exigeant ;
  • le Maroc a engagé une modernisation graduelle adaptée à un contexte économique comparable ;
  • la Turquie se distingue par son dynamisme en matière de digitalisation et d’insurtech.

Pour la Tunisie, l’approche la plus pertinente serait hybride à savoir une modernisation prudentielle progressive, une adaptation pragmatique aux réalités locales ainsi qu’une accélération ciblée de la transformation digitale.

L’objectif n’est pas l’alignement formel, mais la cohérence stratégique. L’inspiration doit rester adaptée aux spécificités économiques tunisiennes. Copier n’est pas réformer. Adapter intelligemment, oui.

Sur la Régulation : « La protection de l’assuré est fondamentale, mais un secteur fragile ne protège personne ; la régulation doit donc évoluer vers une solvabilité basée sur les risques pour garantir la compétitivité et la crédibilité des compagnies. »

L’intégration régionale maghrébine dans le domaine des assurances est-elle une piste réaliste ?

L’intégration régionale est souhaitable mais reste tributaire de l’harmonisation réglementaire, la stabilité politique ainsi que la convergence prudentielle. Elle pourrait de cette manière favoriser la mutualisation des risques et l’expansion régionale des groupes tunisiens.

Comment la digitalisation et l’insurtech transforment-elles le marché tunisien par rapport aux expériences européennes ?

La digitalisation et l’Insurtech modifient profondément la souscription et la tarification (big data, scoring comportemental), la gestion des sinistres et l’expérience client.

Comparativement à l’Europe, la Tunisie est en phase d’amorçage mais dispose d’un potentiel important mais nécessite des investissements technologiques, une réforme des processus internes et une adaptation réglementaire.

La transformation digitale n’est plus une option, elle est désormais un facteur de compétitivité et de transparence. Les insurtech sont en train de redéfinir les modèles économiques à l’échelle mondiale : souscription en ligne, tarification basée sur les données comportementales, gestion automatisée des sinistres.

En Tunisie, les initiatives existent mais restent dispersées. Il faut une stratégie sectorielle coordonnée, soutenue par le régulateur et portée par les dirigeants. Faute d’accélération, le marché tunisien risque de devenir périphérique dans un environnement régional de plus en plus compétitif. Le régulateur doit accompagner cette mutation par un cadre clair sur l’usage des données, une supervision adaptée aux insurtech et pour terminer des standards de cybersécurité obligatoires.

Quelles sont selon vous les priorités stratégiques pour les cinq prochaines années dans le secteur ?

Les Priorités stratégiques pour les 5 prochaines années sont à mon avis les suivantes :

  • le développement de l’assurance vie et retraite et l’assainissement de la branche Responsabilité Civile (RC) automobile ;
  • l’Accélération de la digitalisation et le renforcement de la solvabilité ;
  • l’élargissement de la couverture des risques émergents (climatiques, cyber).

Comment renforcer la confiance des citoyens dans les assurances, souvent perçues comme peu fiables ?

Restaurer la confiance des citoyens est une urgence impérieuse. La confiance ne se décrète pas, elle repose se construit par la rapidité de règlement des sinistres, la simplification des contrats, une communication pédagogique et une sanction effective des abus.

La perception des assurances demeure ambivalente auprès des citoyens. Les lenteurs d’indemnisation, la complexité contractuelle et la communication insuffisante alimentent la méfiance. Un secteur qui inspire confiance élargit naturellement sa base assurantielle.

Entretien initié par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Objectif 2030 : Porter l’assurance vie à 45 % du marché (contre 25% actuellement).
  • Réforme Fiscale : Nécessité d’un cadre stable dès 2027 pour encourager l’épargne longue.
  • Santé : Organiser une complémentarité structurée entre la CNAM et les assureurs privés.
  • Automobile : Urgence de ramener le ratio combiné sous les 100 % via la lutte contre la fraude et la digitalisation.
  • Gouvernance : Transition vers une supervision basée sur les risques (SBR) et les standards internationaux.