
Mais dès que l’on dépasse la surface des chiffres, le paysage se trouble : une désindustrialisation lente mais continue, enclenchée dès 2011 et jamais véritablement enrayée, a progressivement installé le pays dans un modèle de consommation déconnecté de sa capacité réelle de production. Une économie qui ressemble, dans ses pratiques, aux standards des États rentiers du Golfe sans disposer ni de leurs ressources, ni de leurs amortisseurs, et qui s’expose ainsi à une vulnérabilité croissante face aux chocs externes, un transfert massif de ressources vers l’État, le recul de la liberté économique et l’essoufflement du tourisme. Autant de fragilités structurelles qui rendent le pays particulièrement exposé au choc géopolitique de la guerre USA–Iran.
Commerce extérieur : un déficit qui recule, mais une souveraineté qui s’effrite
Selon le rapport du Service économique régional de Tunis publié par la direction générale du Trésor français*, « les exportations de biens s’établissent en valeur à 10,8 Mds TND à fin février 2026, soit une progression de 6,2% par rapport à la même période en 2025 » tandis que « les importations affichent pour leur part un léger repli de 0,7%.
En conséquence, le déficit commercial s’inscrit en baisse de 20,8% pour s’établir à 2,8 Mds TND ».
Cette amélioration est très concentrée :
- machines et appareils électriques +21,1% à 3 Mds TND, contribution de 5,2 points de pourcentage à la croissance des exportations ;
- graisses, huiles et cires (huile d’olive) +20,5% à 1,3 Md TND, contribution de 2,2 points.
Côté importations, la baisse vient surtout des céréales (‑23% à 582 M TND) et des matières plastiques (‑17,3% à 766 M TND).
Ecoweek n°11 de mars 2026 nuance fortement cette « bonne nouvelle » : la baisse du déficit « résulte d’une contraction en volume des échanges » et d’un tassement des achats d’inputs industriels, alors que les importations de biens de consommation, notamment alimentaires sont de +22,2% sur un an et celles des véhicules de +9,8. Le pays importe donc moins pour produire, davantage pour consommer—et s’enfonce dans une dépendance accrue pour son alimentation et son énergie.
Tourisme : amortisseur en devises, mais compétitivité en recul
Le tourisme reste un pilier macroéconomique, mais il perd de sa puissance. Ecoweek relève que « la Tunisie a enregistré en dix mois (janvier-octobre 2025) 12,8 millions d’entrées de “voyageurs” dont, 4,3 millions sont des “Tunisiens” et 8,5 millions étrangers ». En extrapolant, le nombre total d’étrangers ayant visité le pays en 2025 devrait s’établir autour de 10,2 millions, en dessous de l’objectif de 11 millions.
La structure de la clientèle illustre un recentrage régional :
- les ressortissants algériens : 36,6% des entrées de non-résidents.
- les Libyens : 24,0%.
Les autres nationalités ne représentent plus que 39,4% des non-résidents, contre 42,2% en moyenne sur 2021‑2024. Plus de la moitié des entrées se fait par voie terrestre (54,8%), la part de l’aérien se contractant à 44,5% en 2025 (contre 61% en 2021).
Les nuitées progressent modestement (+5,3% sur janvier‑septembre 2025), mais la durée moyenne de séjour recule à 2,5 nuitées (3,2 en moyenne 2015‑2019) et la recette par nuitée plafonne à 117 dollars, en deçà de la moyenne 2015‑2024 (122 dollars). Le secteur continue à fournir des devises et de l’emploi, mais avec une valeur ajoutée par touriste en érosion, alors que le Maroc et l’Égypte attirent désormais beaucoup plus de flux.
Système financier : l’État capte le crédit, l’économie productive s’étiole
Les données monétaires de janvier 2026, analysées par Ecoweek, sont sans ambiguïté : « la croissance de la masse monétaire reste élevée (+9,8% en g.a). Encore plus élevée est la composante “Billets & monnaies” qui ressort à +19,6% en g.a portant le taux du cash/PIB à 14,6 %, un niveau historiquement haut ».
Mais le signal le plus préoccupant est ailleurs. Il s’agit des crédits à l’État qui sont de +13,5% en g.a. La part de l’État dans le total des crédits atteint 34,5%, un sommet historique. Aussi des crédits à l’économie qui progressent de 2,4% seulement, soit la plus faible croissance observée depuis au moins 15 ans.
Ecoweek résume en quelques mots : « le transfert des ressources vers l’État n’a jamais été aussi massif cependant que la croissance des crédits à l’économie n’a jamais été aussi faible ».
En parallèle, les dépôts d’épargne ne progressent que de 7,8% en g.a., ce qui « témoigne de l’incapacité du système à attirer une épargne longue et par voie de conséquence, une incapacité croissante à financer des projets d’investissement à 10 ou 15 ans ».
Du côté des grands équilibres, les données reprises par le Trésor français à partir du WEO du FMI indiquent pour la Tunisie en 2026 : croissance réelle : 2,1%, inflation moyenne : 6,1%, déficit budgétaire : ‑5,2% du PIB, dette publique : 82,6% du PIB, solde courant : ‑3,3% du PIB. Et pour terminer les réserves en devises sont 7,9 Mds USD en baisse par rapport aux 9,2 Mds de 2024.
La Banque centrale maintient un taux directeur à 7%, avec des réserves de change équivalentes à 107 jours d’importations au 12 mars 2026, et un dinar qui s’apprécie face au dollar (‑5,06%) mais se déprécie légèrement face à l’euro (+1,16%).
Liberté économique et climat d’affaires : un décrochage assumé par les indices
Sur le plan institutionnel, la Tunisie décroche nettement. Ecoweek rappelle que, dans « l’Index de la Liberté économique de 2026 », le pays est classé 156e sur 176, « entre la Chine et la Guinée Équatoriale, loin derrière le Maroc (83e) et l’Égypte (146e) », avec son score le plus bas depuis 1995. Pratiquement, tous les piliers de la liberté économique sont en recul depuis l’année 2022 : protection de la propriété privée, efficacité de la justice, intégrité du gouvernement, liberté d’entreprise, liberté d’investissement et liberté financière.
Ecoweek en tire une conclusion lourde : « Sans réforme de la justice et sans libéralisation économique, la prospérité économique de la Tunisie restera plafonnée. Même lorsque les indicateurs macroéconomiques s’améliorent, ils ne suffisent pas à dissiper la prudence des investisseurs étrangers : tout passe par l’État de droit sans lequel la confiance reste fragile et les capitaux à distance ».
Chute : choc géopolitique, choc énergétique… mais pas de choc de gouvernance ?
Sur le front externe, la donne se durcit. Ecoweek note que « le prix du pétrole a flambé depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran. La flambée s’est exacerbée depuis la fermeture du détroit d’Ormuz (+42,1% depuis le 28 février). Au 13 mars 2026, le prix moyen du pétrole (baril de Brent) ressort à 72,47 », avec un pic à 103,14 dollars en fin de semaine. Un pic qui se poursuit mardi 17 mars 2026 en atteignant les 103,86 USD
Dans le même temps, l’indice FAO des prix alimentaires remonte à 125,3 points en février 2026, « une hausse de 0,9% par rapport à janvier », tirée par les céréales (+1,1%) et les huiles végétales (+3,3%), même si les prix restent encore légèrement inférieurs à ceux de février 2025 (‑1,0%).
Le Trésor français prévient que « cette réduction du déficit commercial tunisien devrait toutefois rester temporaire sous l’effet des tensions persistantes au Proche-Orient et de la hausse des prix de l’énergie qu’elles entraînent ».
Autrement dit, la Tunisie entre dans une zone de turbulences où se cumulent :
- une facture énergétique potentiellement plus lourde ;
- des prix alimentaires mondiaux repartis à la hausse ;
- des réserves de change sous pression à moyen terme ;
- un système financier de plus en plus captif du financement de l’État ;
- un tourisme qui ne parvient plus à jouer pleinement son rôle de moteur de croissance et de devises.
Dans ce contexte, alors que les rapports convergent sur l’aggravation des vulnérabilités structurelles—« le transfert des ressources vers l’État n’a jamais été aussi massif », « la Tunisie a intégré la catégorie des pays où la liberté économique est “réprimée” », « la Tunisie ne va pas atteindre son objectif de 11 millions de touristes en 2025 »—une interrogation s’impose : comment expliquer qu’aucune véritable cellule de crise économique n’ait été formellement mise en place à ce jour pour anticiper, modéliser et piloter l’impact de la guerre USA–Iran sur l’économie tunisienne, alors même que les signaux d’alerte sont déjà inscrits dans ses propres chiffres ?
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Déficit commercial : Amélioration en trompe-l’œil (-20,8 %) tirée par la baisse des achats d’outils de production.
- Finance : L’État capte 34,5 % des crédits, au détriment total de l’investissement privé.
- Tourisme : Recettes et durée de séjour en baisse ; la concurrence régionale (Maroc, Égypte) s’accentue.
- Liberté Économique : Chute historique au 156e rang mondial, classant le pays parmi les économies “réprimées”.
- Risque Externe : Le baril à 103 USD (conflit USA-Iran) menace de pulvériser les fragiles équilibres budgétaires.
Sources
- Brèves économiques Tunisie & Libye, Service économique régional de Tunis, Direction générale du Trésor, semaine du 9 mars 2026 (données commerce extérieur, indicateurs macroéconomiques Tunisie).
- Ecoweek n° 11‑26 du 15 mars 2026, TEMA Think Tank, Hachemi Alaya (chronique, situation monétaire, tourisme, commerce extérieur, indices de liberté économique, prix du pétrole et des produits alimentaires).
- FMI, WEO octobre 2025, projections reprises dans le Tableau 1 des Brèves économiques (PIB, inflation, solde budgétaire, dette, solde courant, réserves).
*www.tresor.economie.gouv.fr


