Vue aérienne d'un quartier populaire dense en Tunisie, montrant des constructions serrées en briques rouges sans revêtement, illustrant les défis de l'urbanisme spontané.« La colonie tunisienne en Tunisie », c’est en ces termes que le poète engagé Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed désignait, avec beaucoup d’humour,  les tunisiens exclus et mal logés,  au temps des régimes autoritaires de Bourguiba et de Ben Ali. Entendre par là qu’une partie des tunisiens, privés de leurs droits basiques dont celui d’accès à un logement décent, se sentaient comme des étrangers dans leur pays. 

Cette merveilleuse citation du défunt que les étudiants de gauche aimaient répéter à longueur de journée, est revenue, ces derniers jours à l’esprit, avec l’annonce d’une initiative parlementaire laquelle pour peu qu’elle soit adoptée, va réparer une injustice sociale majeure.

Cette initiative a été examinée,  le 27 février 2026, au parlement par la commission  de la planification stratégique, du développement durable, du transport, de l’aménagement du développement urbain. Il s’agit de la proposition d’un projet de loi portant sur la régularisation de la situation des habitants des quartiers populaires. Plus de 1400 quartiers populaires localisés dans tout le pays et plus d’un million de personnes regroupées dans 300 mille familles sont concernés.

Objectifs de l’initiative

Dans l’exposé des motifs,  les initiateurs du projet de loi estiment que l’éradication de l’habitat anarchique et de ses conséquences néfastes lors des dérèglements climatiques (illustration lors des récentes inondations) suppose, entre autres, la régularisation de la situation foncière et juridique de ces agglomérations.

Deux ultimes objectifs sont recherchés : le premier, le plus important, vise à faire accéder les personnes qui habitent les quartiers à la propriété des logements qu’elles occupent. Il s’agit d’habitations édifiées, au temps de Bourguiba et de Ben Ali, soit de manière illégale et sans aucun plan urbain, soit conformément à des lotissements contrôlés aménagés de manière rudimentaire par l’Etat sur des terrains domaniaux.

La finalité de la politique d’habitat à l’époque priorisait la lutte contre la disparité de l’habitat dans le pays. Il s’agit, aussi,  de satisfaire des besoins pressants et sans cesse croissants que les gouvernements de l’époque, à défaut de moyens financiers conséquents, ne pouvaient pas édifier.

« La Tunisie possède un immense patrimoine immobilier invisible : des maisons habitées mais juridiquement inexistantes. »

 

A titre indicatif, au temps de Ben Ali, les besoins du pays étaient estimés à 80 mille logements  par an alors que les promoteurs immobiliers publics et privés ne pouvaient construire que 10 mille environ.

Pour faire face à cette situation,  les gouvernants de l’époque avaient privilégié deux pistes: l’aménagement de lotissements sur des terrains domaniaux localisés à la périphérie des villes et leur cession, au prix symbolique à leurs demandeurs.

L’autre piste était plus cynique et pernicieuse. Elle avait des relents politiques. Elle consistait en la tolérance du squat, voire l’ occupation illégale de terrains domaniaux suburbains par des personnes sans droit ni titre. La démarche suivie consiste à fermer les yeux sur l’extension anarchique et illégale des quartiers. En contrepartie, les anciens régimes autoritaires exploitaient les habitants de ces cités comme des filons électoraux partisans.

Résultat de cette politique, une situation absurde

Au fil des années, cette politique a généré une situation absurde : des centaines de milliers des habitants de ces quartiers anarchiques  ont découvert, après des décennies, qu’ils ne sont ni propriétaires ni non propriétaires des logements qu’ils habitent.

Avec la complexification de la vie, ce statut ne leur permet plus ni de vendre leur logement, ni de disposer du titre bleu, ni de s’en servir (hypothèque) pour augmenter leur richesse et produire du capital ( ’est ce que les économistes appellent “le capital mort“).

D’après des statistiques du département de l’habitat, l’habitat anarchique représente 38% des logements bâtis, ce qui est énorme. Les gouvernements qui se sont succédé ont pris, dans la précipitation,  le pli de contracter des prêts internationaux et bilatéraux pour réhabiliter, au prix fort (en devises), les quartiers populaires. Or, le coût de réhabilitation s’est avéré de loin supérieur à l’aménagement de ces agglomérations (quatre à 5 fois plus), ce qui représente une perte sèche pour les finances publiques.

« Transformer le capital mort des quartiers populaires en capital productif pourrait devenir l’une des plus grandes réformes économiques du pays. »

Dimension socio-économique du projet

C’est pourquoi, pour revenir au projet de loi proposé, ses initiateurs ont raison d’insister sur sa dimension socio-économique. Sur le plan social, la régularisation de la situation foncière et juridique de cet habitat anarchique va contribuer à sédentariser les tunisiens concernés et à renforcer leur appartenance au pays.

La règle étant d’en faire des propriétaires à part entière et non des non propriétaires malléables à merci, particulièrement lors des élections générales et locales.

Au plan économique, avec cette réforme de démocratisation de l’accès à la propriété, ce capital mort va participer à la création de nouveaux emplois et sources de revenus par l’effet des ventes et des rachats de logements. Pour garantir les chances d’adoption de ce projet de loi, ses initiateurs rappellent avec insistance que l’accès à un logement est un droit prévu par la Constitution de Kais Saied (2022) pour tous les tunisiens quel que soit leur rang social.

Forte dimension politique du projet

Quant à nous, nous pensons que, par delà ces éclairages, ce projet de loi risque d’être chahuté par l’exécutif dans la mesure où le ministère des domaines de l’Etat et des affaires foncières travaille, depuis longtemps sur un projet similaire sans aucun résultat -bien sans aucun résultat-.

Au regard de la grande qualité du projet et de l’ampleur de sa portée nationale, l’idéal serait que le parlement et le gouvernement, lesquels relèvent de la même matrice politique (mouvement du 25 juillet 2021), s’entendent sur un projet commun qui aiderait à résoudre cette épineuse problématique d’habitat anarchique et viendrait réparer une des plus grandes injustices sociales perpétrées par les régimes de Bourguiba et de Ben Ali.

C’est pour dire au final que cette initiative parlementaire loin d’être uniquement un simple projet social ne manque pas d’enjeux politiques !!!.

ABOU SARRA

EN BREF

  • Cible : 1 400 quartiers populaires et 300 000 familles (plus d’un million de personnes).
  • Constat : L’habitat anarchique pèse 38 % des logements en Tunisie.
  • Enjeu Économique : Libérer le « capital mort » pour permettre l’investissement et le crédit.
  • Coût Public : La réhabilitation curative coûte 4 à 5 fois plus cher qu’une planification préventive.
  • Urgence : Transformer un droit constitutionnel (logement) en réalité juridique et foncière.