Feu Helmut Schmidt, ancien chancelier allemand disait « Les investissements d’aujourd’hui sont les profits de demain et les emplois d’après-demain ». Qu’en est-il de La Tunisie ? Un pays qui traverse aujourd’hui l’une des phases économiques les plus fragiles de son histoire récente. Trois signaux convergents, analysés par trois économistes de référence, dessinent un diagnostic sans appel : l’investissement s’effondre, la liquidité fuit le système bancaire, et la trajectoire budgétaire et financière n’est plus soutenable sans réformes profondes.
Hachemi Alaya, Ridha Chkoundali et Abdelbasset Sammari, chacun depuis son angle, décrivent un pays arrivé à un point de bascule. Ensemble, leurs analyses composent une radiographie cohérente d’un modèle économique à bout de souffle — mais aussi les contours d’une stratégie de redressement possible.
L’effondrement de l’investissement : un record mondial inquiétant
Dans son Ecoweek numéro 9 du 1er mars 2026, Hachemi Alaya, citant la banque mondiale, dresse un constat glaçant : la Tunisie affiche aujourd’hui le taux d’investissement le plus bas du monde, à moins de 8 % du PIB, loin derrière la moyenne mondiale (26 %), l’Algérie (41 %), le Maroc (30 %) ou même la Libye en crise (14 %). Selon lui, seuls trois pays font « mieux » : le Liban, le Soudan et le Venezuela.
Les chiffres de 2025 confirment une tendance lourde :
- Investissement industriel : 2,48 MMDT, en baisse par rapport à 2024 et très loin des niveaux de 2010.
- Emplois industriels envisagés : 37 300 en 2025, contre plus de 100 000 en 2010.
- Investissement agricole : stagnation, avec seulement 513 MDT de projets approuvés, en dessous de la moyenne des cinq dernières années.
- Investissement étranger net : 342 MDT seulement, les sorties de capitaux de portefeuille annulant presque totalement les entrées d’IDE.
Plus grave encore, l’État consacre désormais davantage aux intérêts de la dette (6,46 MMDT) qu’à l’investissement public (5,43 MMDT). Les dépenses d’investissement représentent 9,3 % des dépenses totales, leur plus bas niveau depuis dix ans.
Pour Alaya, la conclusion est sans ambiguïté :
« L’investissement, véritable clé de la croissance, n’est plus au cœur du modèle économique tunisien. » Le pays vit désormais sur la consommation, un moteur insuffisant pour créer de la richesse, de l’emploi et de la productivité.
Une croissance tirée par la consommation et des opérateurs économiques sous pression
Une croissance tirée par la consommation dans un pays pauvre en ressources naturelles qui ne peut compter ni sur la production de pétrole, de gaz ou de minerais, pourrait-il résister plus longtemps ?
Dans ce contexte déjà fragilisé, les tensions croissantes entre les opérateurs économiques et certains services de contrôle, notamment les douanes, ajoutent une couche supplémentaire d’incertitude. De nombreux industriels et exportateurs peinent à comprendre la logique de certaines pratiques, en particulier lorsque la multiplication des procès-verbaux potentiels semble s’accompagner d’un système d’incitations qui brouille les lignes entre contrôle légitime et pression excessive.
Cette situation soulève une interrogation légitime : un tel environnement pourrait-il encourager certains acteurs productifs à envisager d’autres horizons, plus stables et plus prévisibles ?
La question mérite d’être examinée avec sérieux. Il serait opportun que les pouvoirs publics mandatent une étude indépendante afin d’évaluer l’impact réel des pratiques administratives et douanières sur la compétitivité du tissu industriel et sur la décision de certaines entreprises majeures de réduire leur présence ou de quitter le pays. Une telle démarche permettrait d’objectiver le débat et d’engager, le cas échéant, les ajustements nécessaires pour restaurer un climat de confiance propice à l’investissement et à l’exportation.
L’explosion du cash : un symptôme de défiance systémique
Ridha Chkoundali met en lumière un autre phénomène alarmant : 27,5 milliards de dinars circulent aujourd’hui en dehors des circuits organisés. Un niveau record, qui traduit selon lui une « envolée spectaculaire des transactions en monnaie liquide ».
Cette fuite hors du système bancaire a trois conséquences majeures :
- une érosion massive de l’assiette fiscale ;
- les transactions non bancarisées deviennent difficilement traçables, alimentent l’informel et privent l’État de ressources vitales. Dans un contexte de déficit chronique, c’est un choc direct pour le Trésor public ;
- un assèchement de la liquidité bancaire. Moins de dépôts signifie moins de crédits, moins d’investissement, moins de croissance et plus de chômage. Le système bancaire perd ainsi sa capacité à transformer l’épargne en financement productif.
- une perte d’efficacité de la politique monétaire.
Une masse importante de cash hors circuit réduit la capacité de la Banque centrale à réguler l’économie et peut accentuer les tensions inflationnistes.
Pour Chkoundali, deux décisions législatives ont aggravé la situation la nouvelle loi sur les chèques et la facturation électronique, introduite sans transition et la suppression du plafond de 5 000 dinars pour les paiements en espèces, qui a levé un garde-fou essentiel.
Sa conclusion est sévère : « Lorsqu’une économie voit la liquidité fuir le système bancaire avec des montants de plus en plus élevés, ce n’est jamais un simple détail technique : c’est un signal de fragilité structurelle. »
Les conditions de sortie de crise : la stratégie de Sammari pour une Tunisie souveraine et durable
Face à ce double effondrement — investissement et confiance — Abdelbasset Sammari propose une vision structurée, ambitieuse et chiffrée : « Tunisie 2030 : Souveraineté et Durabilité ».
Son objectif : porter le PIB à 350 milliards de dinars, réduire les dépenses publiques sous les 25 % du PIB et ramener la dette publique sous les 40 %.
Il propose un plan d’action qui consiste en prime à libérer les moteurs de croissance par une numérisation totale de l’administration pour réduire la bureaucratie et attirer les investissements technologiques, en doublant la production de phosphate, accélérant la production des énergies renouvelables et en réduisant le déficit énergétique.
Sammari estime aussi que les temps sont venus pour oser la réforme du change pour libéraliser les transactions financières pour attirer les devises et mobiliser la diaspora. Une réforme attendue depuis plus de trois ans mais non initiée à ce jour ? Bloquée par qui et pourquoi ?
Sammari propose aussi une Réforme de la fonction publique pour réduire progressivement la masse salariale à moins de 10 % du PIB, un ciblage des subventions : remplacer les soutiens généralisés par des transferts directs aux ménages vulnérables, des privatisations et des PPP pour les entreprises publiques non stratégiques et la conversion de dettes en projets verts.
Pour Sammari, la condition sine qua non pour que la Tunisie entre dans un cercle économique vertueux, est une capacité à réaliser une croissance annuelle d’au moins 5 à 6 %, soutenue par une stabilité politique et sociale.
Trois diagnostics, une même conclusion : la Tunisie doit réinventer son modèle et mettre fin au populisme économique
Les analyses d’Alaya, Chkoundali et Sammari convergent sur un point essentiel : la Tunisie ne peut plus se contenter de gérer l’urgence. L’effondrement de l’investissement n’est pas un accident : c’est le résultat d’un modèle qui a cessé de produire de la valeur.
L’explosion du cash n’est pas un détail technique : c’est un indicateur de défiance profonde.
La feuille de route de Sammari n’est pas un luxe : c’est une condition de survie.
Pour la Tunisie, la fenêtre d’opportunité existe encore mais elle risque de se refermer rapidement.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Investissement en chute libre : Moins de 8 % du PIB, l’un des taux les plus bas au monde.
- Crise de liquidité : 27,5 milliards de dinars circulent hors du système bancaire (secteur informel).
- Dette vs Investissement : L’État dépense plus pour les intérêts de sa dette que pour ses propres infrastructures.
- Urgence de réformes : Nécessité absolue de réformer le code des changes et de numériser l’administration.
- Objectif 2030 : Atteindre 350 milliards de DT de PIB via un modèle basé sur la production et non la consommation.


