Niché au cœur des ruelles entrelacées de la Médina de Tunis inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979, le Palais Dar Lasram s’érige fièrement à 24 rue du Tribunal avec sa haute façade de pierre polie et recouverte d’un marbre des plus fins.

D’une superficie de 2 250 m², ce monument, remarquable de par son architecture arabe et ses décorations en céramique et en marbre, inspirées des arts ottoman, andalou et italien, est considéré comme l’un des plus beaux palais de la Médina. Il incarne non seulement l’histoire d’une famille d’origine yéménite, mais aussi une période de prospérité économique et politique que la Tunisie a connue à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, sous le règne de Hammouda Pacha al-Husseini et de son grand vizir, Youssef Saheb Ettabaâ.

L’importance de Dar Lasram ne se limite pas à sa portée historique, le Palais est devenu l’un des espaces culturels les plus importants de la capitale, abritant une large part des spectacles du Festival de la Médina durant le mois de Ramadan. Ses arcades et sa cour centrale évoquent l’atmosphère de l’époque des notables, après que le Palais soit devenu propriété de l’État tunisien et transformé, depuis 1969, en siège de l’Association de la sauvegarde de la Médina de Tunis sachant son Makhzen est devenue depuis 1974, l’actuel Club Culturel Tahar Hadded.

La famille Lasram : des racines kairouanaises au service de Husseinites

La famille Lasram est l’une des plus anciennes familles établies en Tunisie. Après s’être installés à Kairouan, ils rejoignent définitivement la capitale husseinite où leur ascension sociale se lie au service de l’État. L’un de leurs ancêtres occupa la fonction de Khouja (chef de l’armée) de Zouaoua sous le règne de Hussein Ier Bey, fondateur de la dynastie en 1705. Le Palais actuel est principalement associé à Hammouda Lasram, riche propriétaire et officier supérieur qui commanda la garde de Zouaoua. Il fit construire cette demeure entre 1812 et 1819 dans un quartier qui abritait les hauts fonctionnaires du makhzen et les notables.

La construction coïncide avec un essor commercial remarquable sous l’impulsion de Youssef Saheb Ettabaâ. Mr Chedly Ben Younes explique à l’agence TAP que le choix de cet emplacement n’était pas arbitraire : Tunis étant devenue le centre du pouvoir, les proches du cercle décisionnel cherchaient à construire leurs résidences au cœur de la cité. Cette période fut marquée par une rivalité symbolique entre les grandes familles pour mettre en valeur leur statut social en bâtissant des palais alliant luxe et innovation. Cependant, après l’assassinat du grand vizir et la mort de Hammouda Pacha, cet essor urbain connut un ralentissement alors que le pays entrait dans une phase politique différente.

Un chef d’œuvre architectural arabe mêlant styles et fonctionnalités

Dar Lasrma un chef-d’œuvre architectural arabe qui mêle les styles andalou, ottoman et tunisien, avec des touches kairouanaises visibles dans sa façade et ses « kawabyl » (consoles de pierre supportant l’étage).

L’architecte, historien, archéologue français et maître de recherche au CNRS, Jacques Révault souligne dans “Palais et demeures de Tunis, (XVIIIe et XIXe siècles)” publie en 1971, que sa construction nécessita la démolition de plusieurs maisons pour disposer d’un espace suffisant.

Le palais se compose de trois étages aux fonctions définies avec un sous-sol pour les services, un rez-de-chaussée surélevé pour l’habitation et un étage supérieur pour les invités.

Les communs (Makhzens), situés exceptionnellement sous les espaces de vie, servent de fondations massives grâce à des murs épais et des voûtes en berceau ou d’arête. On y trouvait la porte cochère, les écuries, une huilerie (maâşra), des réserves de grains et des citernes (majen).

En 1974, ce makhzen a été transformé en club culturel portant le nom de Tahar Haddad. On accède au cœur du palais par la « driba », un large hall dont les voûtes reposent sur huit colonnes de type hafside, suivi d’une « skifa » (couloir en chicane) qui mène au patio principal. Ce patio à ciel ouvert, sans étage immédiat pour garantir la luminosité, est orné de marbre blanc, de panneaux de faïence polychrome et de frises de stuc.

Aménagement intérieur et préservation d’un patrimoine vivant

Autour du patio s’organisent quatre salles, dont les appartements de maîtres. La salle d’apparat et le grand salon cruciforme se distinguent par leurs plafonds en bois sculptés et dorés, reflétant l’influence italienne et s’inspirant des palais du Bardo. La « Dar al-Dhiyaf » (maison d’hôtes) occupe l’étage supérieur en façade, offrant aux invités une vue sur la ville sans interférer avec l’intimité familiale. À l’opposé, la « Dweira » (ou Dwiriya) était réservée au service et à la cuisine, reflétant la hiérarchie sociale de l’époque.

Le système du « tahbis » (waqf) a protégé le palais de la division successorale, permettant à la famille d’y résider jusqu’en 1964. Grâce à son acquisition par la municipalité de Tunis en 1968 et son affectation à l’Association de sauvegarde de la Médina en 1969, ce monument est aujourd’hui préservé. L’ensemble, réaménagé, sert de cadre à des manifestations artistiques, où la simplicité des matériaux des zones de service contraste avec la richesse de la cour des maîtres. Ce lieu demeure un phare culturel qui préserve la mémoire de la ville tout en accueillant les visiteurs lors d’événements majeurs organisés durant le mois sacré du Ramadan.