« C’est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s’affranchira et deviendra l’humanité » disait le grand homme politique et philosophe du 19ème siècle Jean Jaurès. Le 21ème siècle se nourrit-il toujours de pareils idéaux alors que l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies sont en train de transformer le monde ?  Les décideurs politiques de la Tunisie sont-ils en train de pousser les frontières d’une économie par trop malmenée depuis 2011 ?

ChkoundaliLa Tunisie a renoué avec une croissance de 2,5% en 2025, dépassant enfin son niveau d’activité pré‑Covid. Pourtant, comme le souligne l’économiste Ridha Chkoundali, le pouvoir d’achat continue de s’éroder sous l’effet d’une inflation persistante, de salaires figés et d’un État qui prélève davantage sans améliorer les services publics. Les données d’Ecoweek n°08‑2026 publier par Hechmi Alaya confirment ce paradoxe : l’économie progresse, mais les Tunisiens s’appauvrissent.

Une croissance portée par l’agriculture, mais sans effet sur le niveau de vie

Selon Ecoweek, la Tunisie a enregistré en 2025 une croissance de 2,5%, tirée « quasi uniquement par la consommation » et par un rebond exceptionnel de l’agriculture, en hausse de +10,3 %, « la plus élevée des quinze dernières années ». Le PIB réel atteint 98,9 milliards de dinars, dépassant son niveau de 2019.

Toutefois, les Tunisiens ne perçoivent pas la reprise dans leur vie quotidienne. Ecoweek estime que le PIB par habitant ressort à 8.200 dinars en 2025, contre 8.300 en 2018.
Pour Ridha Chkoundali : « le problème n’est pas seulement la création de richesse, mais sa répartition et son épuisement ».

« Le problème n’est pas seulement la création de richesse, mais sa répartition et son épuisement. »

Un marché du travail en crise : 175.000 emplois détruits en 2025

Le contraste est saisissant : malgré la croissance, l’économie tunisienne a détruit 175.000 emplois en 2025. Ecoweek note que la baisse du chômage officiel à 15,2 % est une interprétation par trop « optimiste » des chiffres car elle s’explique aussi par la contraction de la population active.

Le bulletin souligne que « la Tunisie flirte avec près d’un million de chômeurs », bien au‑delà des 646.000 recensés par l’INS. Le taux d’activité, tombé à 45,9%, est l’un des plus faibles du littoral méditerranéen, et le taux d’emploi plafonne à 38,9%.

Les jeunes restent les plus touchés : leur chômage atteint 38,4 %, 24,9 % pour les diplômés de l’enseignement supérieur.

Pouvoir d’achat : inflation forte, salaires immobiles, épargne en chute

Dans son analyse, Ridha Chkoundali rappelle que l’inflation a oscillé entre 7% et 9,3% entre 2022 et 2024, alors que les salaires n’ont progressé que de 5% par an. Résultat : une perte de 14% de pouvoir d’achat pour les salariés.

Le revenu réel par habitant a reculé de 8% depuis 2018. L’épargne nationale est passée de 9,8% à 5,7% du PIB entre 2021 et 2024, et celle des ménages s’est effondrée à 2,5%. Parallèlement, l’endettement des particuliers a grimpé à 29,5 milliards de dinars, avec une hausse de 25% des crédits à la consommation.

Pour Chkoundali, cette dynamique traduit « un modèle où les ménages consomment à crédit, soit un modèle insoutenable ».

« Nous sommes dans un modèle où les ménages consomment à crédit, soit un modèle insoutenable. »

Un budget des ménages dominé par les dépenses contraintes

La structure de consommation confirme la pression sur le niveau de vie :

  • alimentation : 33,4 % des dépenses ;
  • logement : près de 30 % ;
  • hausse des frais de santé et d’éducation privées ;
  • hausse des frais de transport et de la communication faute d’alternatives publiques efficaces.

Ridha Chkoundali parle d’une « consommation de survie », éloignée des standards des économies émergentes.

Un État plus coûteux mais pas plus efficace

La part de l’administration dans le revenu national est passée de 16,9 % en 2022 à 19,2 % en 2024, un niveau proche de la moyenne OCDE. Mais, comme le souligne Chkoundali, cette hausse « n’a pas amélioré les services publics », absorbée par les ministères de souveraineté et le service de la dette. En l’absence de services publics performants, les ménages se voient contraints d’accroître leurs dépenses privées, jusqu’à faire de l’impôt non plus un levier de solidarité, mais un facteur d’appauvrissement relatif.

« La Tunisie doit se prémunir des mirages du populisme économique et assumer enfin le courage des réformes. »

Dépendance énergétique record et fragilités structurelles persistantes

Ecoweek relève que la Tunisie a enregistré en 2025 son taux de dépendance énergétique le plus élevé de son histoire : 65,1 %. La production nationale recule pour la quatrième année consécutive, et les renouvelables ne couvrent que 1% de la demande. Ces fragilités s’ajoutent à des handicaps structurels déjà identifiés : faible investissement, fuite des compétences, appareil productif peu diversifié, système financier frileux, inadéquation entre formation et emploi.

Une économie qui avance sans entraîner la société

Les analyses de Ridha Chkoundali et les données d’Ecoweek convergent : la Tunisie connaît une croissance réelle, mais celle‑ci ne se traduit ni par des emplois, ni par une amélioration du niveau de vie. Sans réformes profondes et en prime une fiscalité plus équitable, l’indexation des revenus, la relance de l’investissement productif et l’amélioration des services publics, la classe moyenne risque de continuer à s’effriter, entraînant l’économie dans une spirale de précarité.

Le déni comme la fuite en avant ne feront que différer l’inévitable. La Tunisie dispose pourtant encore des ressorts pour revitaliser son économie : renouer avec ses compétences, se prémunir des mirages du populisme économique et assumer enfin le courage des réformes.

Amel Belhadj Ali 

EN BREF

  • Croissance 2025 : +2,5 % du PIB, portée par l’agriculture (+10,3 %).
  • Crise de l’emploi : 175 000 emplois détruits malgré la reprise économique.
  • Pouvoir d’achat : Perte de 14 % pour les salariés depuis 2022.
  • Dette des ménages : Hausse de 25 % des crédits à la consommation pour pallier l’inflation.
  • Alerte Énergie : Taux de dépendance énergétique historique de 65,1 %.