Impactée par la Covid-19, la guerre en Ukraine, les exportations tunisiennes vont subir des nouvelles mesures protectionnistes de la part de l’Union européenne. Ainsi, Bruxelles s’apprête à adopter une taxe carbone, appelée «mécanisme d’ajustement carbone aux frontières» (Macf), aux produits importés. La nouvelle taxe sera appliquée à partir de janvier 2023 à ses frontières.

Objectif : se servir de cette taxe -qui n’est autre qu’un nouveau droit de douane- pour lutter contre le réchauffement climatique, éviter les « fuites carbone », notamment les délocalisations d’entreprises européennes vers des pays aux normes environnementales plus lâches, et s’armer face à la concurrence déloyale.

Une taxe carbone européenne, de quoi s’agit-il ?

Autrement dit, à travers cette nouvelle taxe aux frontières, Bruxelles cherche à éviter que d’une main, l’Europe contraigne son tissu industriel à des normes exigeantes sur son territoire, et que de l’autre elle importe des biens dont la production accélère le réchauffement climatique.

Concrètement, il s’agit d’imposer un surcoût à certains produits importés dans l’Union européenne, en fonction des émissions de CO2 engendrées par leur production. Autrement dit, un « prix du carbone » serait appliqué sur ces importations, provenant de pays aux normes écologiques moins strictes, où la production est donc moins coûteuse.

Il n’est pas besoin de trop philosopher, il s’agit d’une taxe antidumping –soi-disant climatique- visant à soumettre les importateurs aux mêmes exigences environnementales que les entreprises européennes dans certains secteurs très émetteurs de carbone.

Dans une première étape, cinq secteurs sont concernés (ciment, acier, engrais, électricité, et aluminium), mais elle pourrait s’étendre à d’autres à l’issue de la période de transition (2023-2025).

La Tunisie, victime collatérale ?

La Tunisie, qui assure plus de 70% de ses échanges extérieurs avec l’Union européenne et qui abrite plus de 3 000 entreprises offshore pour leur grande majorité européennes, est concernée à plus d’un titre par cette taxe.

En prévision de l’adoption de cette taxe protectionniste, un dîner-débat a eu lieu le 13 juin 2022 à Tunis, sur le thème « les entreprises tunisiennes face à la taxe carbone aux frontières », organisé en partenariat entre la Délégation de l’Union européenne en Tunisie et l’Economiste Maghrébin, à l’occasion de la 23e édition du Forum international du magazine.

Ce débat a été une opportunité pour cogiter sur les futures conséquences de cette taxe sur les exportations tunisiennes.

Car, ne l’oublions pas, sur la liste des cinq secteurs ciblés par cette taxe, trois au moins concernent la Tunisie, à savoir ceux du ciment, de l’engrais et de l’électricité. D’où l’enjeu pour les entreprises publiques, privées et offshore de verdir leurs procédés de fabrication si elles veulent continuer à exporter sur le Vieux continent.

Le message est des plus clairs. Au final, les prix des industries concernés vont nécessairement augmenter.

L’UE s’inscrit en faux contre toute idée de protectionnisme

Au cours dudit dîner-débat, l’ambassadeur de l’Union européenne a démenti avec fermeté la portée protectionniste de cette taxe carbone européenne. Pour lui, elle vise uniquement les industries les plus polluantes.

Et pour fouetter notre égo, il a ajouté que cette taxe est en phase avec la stratégie du gouvernement tunisien et de la société civile et de l’Accord de Paris (COP21), lesquels recommandent vivement la dépollution de l’industrie.

Du côté tunisien, Marouane El Abassi, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), a insisté sur la « la mise en place de dispositions visant à protéger la production tunisienne, afin d’éviter qu’une taxe carbone désavantage les industries nationales à forte intensité énergétique destinées à l’exportation par rapport à leurs concurrents internationaux qui ne sont pas soumis à un prix équivalent ».

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 Qui financera l’accompagnement de la décarbonation ?

S’agissant du financement de cette décarbonation des industries exportatrices vers l’Europe, les Tunisiens ont recommandé un accompagnement similaire à celui du programme engagé en 1995 pour la mise à niveau de l’industrie tunisienne avant l’entrée en vigueur, en 2008, de l’Accord de libre-échange des produits manufacturés.

Sans exclure cette possibilité, l’ambassadeur de l’Union européenne a rappelé qu’en matière de décarbonation, ce ne sont pas les mécanismes de financement qui manquent.

Pour sa part, le gouverneur e la BCT a estimé qu’« il est essentiel de mettre en place des mesures compensatoires pour les groupes les plus vulnérables de la société et qui supporteraient les coûts de tarification du carbone.

Il devait évoquer, ensuite, plusieurs autres possibilités dont   l’initiative de la Banque mondiale “Partnership for Market Readiness“ (PMR), programme d’assistance technique et financière de la Banque Mondiale, destiné à aider les pays en développement et émergents à préparer une feuille de route pour la mise en place des instruments de tarification du carbone.

Il a également cité d’autres mécanismes : l’institution d’incitations financières pour encourager l’adoption de technologies et de sources d’énergie plus propres, la mise en œuvre d’un système de tarification du carbone dans certains secteurs, à fortes émissions, la mise au point d’une stratégie claire pour mobiliser, à l’échelle internationale, les fonds de financement bilatéraux et multilatéraux nécessaires.

Pour lui, « d’autres mesures non financières sont essentielles pour promouvoir la décarbonation ». Il s’agit, entre autres, de l’élaboration de normes techniques et environnementales plus strictes pour les nouvelles constructions ou la rénovation des bâtiments.

Une taxe qui n’est pas du goût de tout le monde

Abstraction faite de ces propositions tendant à aider l’industrie tunisienne à s’adapter à cette nouvelle donne et à mobiliser de gros investissements pour y arriver, il faut reconnaître que la Tunisie serait, en quelque sorte, une victime collatérale de cette taxe carbone européenne. Car les pays les plus visés sont de grandes puissances économiques comme les Etats-Unis, la Chine, l’Inde…

C’est ce que certains représentants de think tanks européens n’ont pas manqué de signaler. Dans son intervention, Jean-Hervé Lorenzi, fondateur et membre du Cercle des économistes, président de l’Association pour les rencontres économiques d’Aix-en-Provence en France), a laissé entendre que cette taxe est en principe une taxe pigouvienne* en ce sens où les pollueurs du Nord, à l’origine du réchauffement climatique mondial, doivent assumer leur responsabilité et payer en totalité la facture.

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De son côté, l’Institut Delors a déploré l’institution par l’UE de la taxe carbone sans tenir compte des intérêts du reste du monde.

Et pour reprendre les termes de Lorenzi : « la taxe carbone, qui est une sorte de TVA à l’entrée de l’UE, est certes nécessaire mais elle est crainte en raison de son impact négatif sur la croissance. Elle est ainsi perçue légèrement comme négative ».

Abou Sarra

Une taxe pigouvienne est une taxe payée par le pollueur par unité de pollution produite, égale au coût du dommage environnemental provoqué.