En nommant quatre nouveaux conseillers de grosse pointure, la cheffe du gouvernement, Najla Bouden, lève (un peu) le voile sur les priorités de développement que la Tunisie devrait connaître sous son impulsion.

Nommés par décrets présidentiels parus au JORT le 26 octobre 2021, ces conseillers sont :

Sarra Berjeb, ancienne secrétaire d’Etat auprès du ministre du Transport en 2017. Elle a été PDG de la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) et de la Compagnie aérienne nationale, Tunisair ;

Akissa Bahri, ancienne ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime dans le gouvernement de Hichem Mechichi ;

Samia Charfi, universitaire. Elle a notamment occupé le poste de directrice générale de la Valorisation de la recherche au ministère de l’Enseignement supérieur ;

– Hatem Gafsi a travaillé comme représentant de la fondation allemande Konrad Adenauer, spécialiste des énergies vertes.

Des conseillères anti-nahdhaouies ?…

A l’exception de Hatem Gafsi, qui était un expert en situation d’offshore, les trois femmes conseillères ont en commun d’avoir été et d’être les ennemies jurées d’Ennahdha. Pour preuves.

Sarra Berjeb, chargée de mission au ministère du Transport dans le premier gouvernement de Mechichi, avait été humiliée avec l’arrivée, dans le 2ème gouvernement du même Mechichi, du ministre d’Etat nahdhaoui, Anouar Maarouf. L’une des toutes premières décisions de ce dernier avait été de changer la serrure du bureau de Mme Berjeb, et de lui demander de partir, car «votre présence me dérange», lui aurait-il dit.

Akissa Bahri, ancienne ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime dans le premier gouvernement Mechichi, a été fortement critiquée, par les nahdhaouis pour être francophone et pour sa non-maîtrise de la langue arabe. Elle a été obligée d’accepter que Mechichi, alors aux ordres de Ghannouchi, d’accepter, malgré elle, qu’on nomme un chef de son cabinet, une nahdhaouie.

Quant à Samia Charfi, elle porte en elle l’ADN anti-nahdhaoui de son père, Mohamed Charfi, l’ancien ministre de l’Education au temps de Ben Ali (1989-1994). Son père était un farouche partisan d’un enseignement laïc.

Des conseillères au service de créneaux d’avenir

Par ailleurs, au regard du profil des nouveaux conseillers, l’accent sera dorénavant mis, semble-t-il, sur les énergies vertes, le transport ferroviaire, l’agriculture et l’hydraulique et la recherche scientifique. Il s’agit de secteurs qui connaissent un grand retard en Tunisie. Ils ont été particulièrement marginalisés, ces dix dernières années, par les islamistes au pouvoir.

Concernant les énergies renouvelables, au moment où certains pays importateurs nets de pétrole de la région MENA mettent les bouchées doubles pour accélérer leur transition vers les énergies vertes – cas du Maroc et de l’Egypte -, la Tunisie continue de faire du surplace et d’accentuer son retard dans ce domaine.

Pour preuve, le 13ème Plan quinquennal de développement (2016-2020), qui a prévu de porter la part des énergies renouvelables en Tunisie dans le mix électrique à 12%, n’a pas permis d’atteindre cet objectif. Cette part est actuellement de l’ordre de 3%, soit environ 148 mégawatts (MW) dont la grande majorité provient du vent et du solaire.

A ce rythme, la Tunisie va peiner pour réaliser la projection faite avant 2010, celle de porter, à l’horizon 2030, la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 30%.

Espérons que Hatem Gafsi, qui a été aux côtés des champions des énergies vertes, les Allemands en l’occurrence, saura inverser la vapeur et booster ce secteur hautement stratégique.

S’agissant du transport, Sarra Berjeb a toujours eu un penchant pour le ferroviaire d’autant plus qu’avec Kaïs Saïed la Tunisie nourrit l’ambition de construire un TGV devant relier le nord au sud du pays. A cette fin, le pays pourrait bénéficier d’une aide significative des institutions internationales qui accordent un grand intérêt au transport écologique et à l’adaptation au réchauffement climatique.

Pour mémoire, la Tunisie compte au total 2.165 kilomètres de rails dont 471 kilomètres sont à voie normale et 1.694 kilomètres sont à voie métrique. Seuls 65 kilomètres sont électrifiés.

Dans les entretiens accordés aux médias tunisiens, Sarra Berjeb a toujours déclaré que «la Tunisie a intérêt à développer une vision globale de tous les modes de transport et à créer, à titre indicatif, des lignes ferroviaires rapides avec les zones touristiques (Enfidha, Tabarka, Monastir). C’est pourquoi, elle considère qu’il serait plus judicieux et plus rentable pour le pays de développer le ferroviaire en complément de la logistique aéroportuaire que de construire d’autres aéroports, et ce d’autant plus que le pays est en surcapacité aéroportuaire. «Car de nos jours, dit-elle, les distances ne se mesurent pas en nombre de kilomètres mais en nombre de minutes».

Akissa Bahri, en dépit de sa courte expérience à la tête du ministère de l’Agriculture, est invitée à proposer à la cheffe du gouvernement des solutions pratiques pour remédier à la rareté de l’eau en Tunisie (généralisation de la citerne de collecte de pluie), à moderniser l’agriculture (révolution agraire) et la valorisation de 1.300 Km de littoral. La Tunisie ne doit plus tourner le dos à la mer.

Pour sa part, Samia Charfi aura la délicate mission de persuader Najla Bouden de l’enjeu de valoriser le millier de docteurs d’Etat sans emploi et de donner la priorité à la recherche appliquée, particulièrement dans l’industrie pharmaceutique et agroalimentaire.

Morale de l’histoire : avec le choix de tels conseillers, Najla Bouden s’est entourée de grandes compétences, voire de «véritables chefs de projets». Nous lui souhaitons bonne chance et «bon vent».

Abou SARRA