La création d’un fonds dédié à l’intelligence artificielle (IA) à l’échelle de l’Afrique du Nord, ainsi que des mécanismes facilitant l’accès des start-up à la puissance de calcul, sont des leviers essentiels pour accélérer le développement de l’IA en Tunisie et dans toute la région, a affirmé Amel Saidan, fondatrice et CEO de la plateforme d’innovation, de technologie et d’investissement opérant au Moyen-Orient et en Afrique “Betawaves”.
Dans une déclaration accordée à l’agence TAP en marge de la réunion d’experts organisée, mercredi, 4 novembre 2026 à Rabat par le Bureau pour l’Afrique du Nord de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), elle a évoqué le projet de fonds africain pour l’intelligence artificielle de 60 milliards de dollars, adopté, à Kigali en avril 2025, lors du Sommet mondial sur l’intelligence artificielle en Afrique.
Selon elle, l’Afrique du Nord devrait en tirer meilleur profit, car ses priorités risquent de se concentrer sur l’Afrique subsaharienne.
Pour cela, les pays de la région gagneraient à négocier la création d’une fenêtre spécifique à l’Afrique du Nord et pousseraient vers la création d’un fonds régional spécialisé dans l’IA.
Cette seconde option mérite d’être explorée compte tenu des besoins spécifiques des start-up de l’IA, selon la responsable.
Ces start-up ont besoin, dès leurs premières phases, de financements plus importants, notamment pour accéder à la puissance de calcul (« computing power »). Leurs cycles de commercialisation étant aussi plus longs, leurs besoins diffèrent de ceux des entreprises technologiques classiques.
Saidane estime, dans une présentation, sur la mise en œuvre des stratégies nationales d’IA des pays d’Afrique du Nord, que ce créneau nécessiterait entre 8 et 20 milliards de dollars d’investissements d’ici 2030, dont près des deux tiers devraient provenir du secteur privé. “Chaque dollar public devrait ainsi mobiliser environ deux dollars privés”.
À titre de comparaison, les start-up égyptiennes, marocaines et tunisiennes ont levé ensemble environ 0,7 milliard de dollars en 2025, tous secteurs confondus.
Mais, le financement ne suffira pas sans politiques publiques facilitant l’accès aux infrastructures de calcul, d’après elle.
La région d’Afrique du nord dispose, selon Saidane, d’atouts réels pour attirer les investisseurs internationaux : un potentiel considérable en énergies renouvelables pour alimenter les centres de données, des compétences reconnues dans l’externalisation des services (offshoring), la proximité avec l’Europe et des fuseaux horaires compatibles, des ressources linguistiques et un écosystème de start-up en développement.
“Mais les investisseurs regardent aussi les conditions de sortie : contrôle des changes, rapatriement des capitaux et rareté des cessions d’entreprises restent des freins à lever” a-t-elle encore précisé.
Une approche régionale fondée sur la mutualisation des financements
Saidane a plaidé, ainsi, en faveur d’une approche régionale fondée sur la mutualisation des financements, de la puissance de calcul et des données, tout en laissant à chaque pays la commande publique, la protection des données et la formation des talents.
“Selon le Fonds monétaire international, une intégration économique maghrébine plus poussée pourrait ajouter environ un point de croissance par an à chaque pays, alors que les échanges intra-maghrébins représentent moins de 5 % du commerce total de la région par rapport à 70% à l’Union Européenne” justifie-t-elle.
Elle propose l’instauration d’un “Pacte nord-africain pour la résilience par l’IA”, articulé autour de trois instruments : un accès mutualisé au calcul et aux données, une fenêtre régionale de de fonds dans laquelle les institutions multilatérales absorberaient les premières pertes, et un accès facilité aux marchés de la région.
La CEA est appelée à rendre l’IA nord-africaine ” finançable” tout en mesurant, chaque année, les besoins d’investissement, réunir les bailleurs autour d’un mécanisme commun et harmoniser les règles, estime Saidane.
S’agissant de la Tunisie, elle estime que le pays dispose de plusieurs acquis pour renforcer son positionnement : la plus forte densité de développeurs d’Afrique du Nord et une place dans le top 30 mondial des publications scientifiques en IA en plus d’une stratégie nationale d’IA pour 2026-2030.
Les start-up tunisiennes ont levé 37 millions de dollars en 2025, contre 614 millions pour leurs homologues égyptiennes, a fait remarquer Saidane, revenant sur l’expérience tunisienne du “Startup Act”, adopté en 2018 et premier du genre en Afrique.
La responsable suggère à cet effet, la création d’un mécanisme spécifique aux start-up de l’IA, un “Startup Act IA”, qui tiendrait compte de leurs besoins en financement, en infrastructures et en accompagnement.
“Pionnière en la matière”, la Tunisie pourrait, selon elle, porter cette dynamique à l’échelle régionale, par exemple à travers la reconnaissance mutuelle des labels start-up et un “passeport IA” permettant à une start-up labellisée à Tunis de tester ses solutions dans un pays de l’Afrique du nord, a-t-elle conclu.
Organisée à l’initiative du Bureau de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) pour l’Afrique du Nord, la réunion d’expert est tenue à l’occasion de la 41éme réunion du Comité intergouvernemental de hauts fonctionnaires et d’experts pour l’Afrique du Nord (CIHFE), du 3 au 5 novembre 2026, à Rabat (Maroc).
Elle a pour thème “Renforcer les mécanismes de résilience économique pour faire face aux répercussions des chocs mondiaux simultanés en Afrique du Nord”.


