La semaine économique a été dominée par un constat désormais difficile à ignorer: la Tunisie semble de plus en plus confrontée à une contradiction fondamentale entre la gestion des équilibres financiers à court terme et la nécessité de reconstruire ses capacités productives à long terme.
Deux analyses publiées ces derniers jours, celle du Pr Hachemi Alaya dans son magazine Ecoweek et celle du Dr Abdelbasset Sammari consacrée au budget 2027, convergent vers un diagnostic commun. Derrière les chiffres du déficit, de la dette ou du financement du Trésor se dessine une interrogation plus profonde : l’action publique prépare-t-elle réellement la croissance future ou se contente-t-elle de gérer les contraintes du présent ?
Un budget 2026 qui se dégrade
Les données disponibles à fin juin 2026 montrent une détérioration sensible de la situation budgétaire.
Le déficit de l’État atteint 859,6 millions de dinars alors qu’un excédent de près de 1,9 milliard de dinars était enregistré à la même période de l’année précédente. Les recettes totales reculent de 3,2 %, tandis que les dépenses progressent de 8,9 %. Dans le même temps, les intérêts de la dette augmentent de près de 20 %, confirmant le poids croissant du service de la dette sur les finances publiques.
Pour Abdelbasset Sammari, cette évolution impose une exigence élémentaire de transparence : il paraît difficile de débattre du projet de loi de finances 2027 sans disposer des données consolidées de l’exécution budgétaire 2026 jusqu’à fin septembre, ni d’estimations actualisées de clôture de l’exercice. C’est la raison pour laquelle, M. Sammari prie le gouvernement à publier rapidement l’évolution réelle du déficit, du niveau d’endettement, des besoins de financement, des arriérés éventuels et de l’exécution des investissements. Le but est de permettre au débat parlementaire de s’adosser à une photographie fidèle de la situation financière du pays.
Le financement monétaire au cœur des interrogations
La question du financement du budget apparaît comme l’un des sujets les plus sensibles de la période. Ecoweek souligne que les facilités accordées par la Banque centrale au Trésor ont atteint près de 20 milliards de dinars à fin septembre 2026, contre environ 1,4 milliard seulement à fin 2023. Cette progression spectaculaire traduit le recours croissant au financement monétaire pour couvrir les besoins budgétaires de l’État.
Pour Hachemi Alaya, cette stratégie comporte plusieurs risques : pression sur les réserves de change, maintien de taux d’intérêt élevés pour les entreprises et les ménages, affaiblissement de l’attractivité financière du pays et baisse de la confiance des investisseurs.
De son côté, Abdelbasset Sammari rappelle que l’autorisation prévue dans le projet de loi de finances 2027, permettant à la Banque centrale d’accorder jusqu’à 9,8 milliards de dinars de facilités supplémentaires, constitue un mécanisme de financement et non un déficit additionnel.
Mais il estime que les besoins exacts ne pourront être appréciés qu’à la lumière des chiffres complets de l’exercice 2026.
L’investissement, grand absent des arbitrages budgétaires
C’est probablement sur ce point que les deux analyses se rejoignent le plus nettement.
Selon les données du ministère des Finances reprises par Ecoweek, les dépenses d’investissement n’ont représenté que 21,2 % des montants prévus dans la loi de finances au cours du premier semestre de l’année. Elles continuent d’apparaître comme la principale variable d’ajustement lorsque les tensions budgétaires s’accentuent.
Pour Hachemi Alaya, cette logique prive le pays des infrastructures dont il a besoin pour renforcer sa productivité, qu’il s’agisse des réseaux d’eau, des infrastructures énergétiques, des transports ou des projets liés aux énergies renouvelables.
Abdelbasset Sammari va plus loin encore. Il estime que les investissements directs exécutés au premier semestre ne représentent qu’une part très modeste des dépenses budgétaires effectives.
Selon lui, l’enjeu central n’est pas seulement de maîtriser les déficits mais de réorienter les ressources publiques vers la création de valeur et la production.
L’économiste propose ainsi de porter progressivement l’effort d’investissement productif à l’équivalent d’un quart du budget de l’État, soit entre 20 et 25 milliards de dinars par an, en ciblant prioritairement la souveraineté énergétique, le phosphate, les ressources hydriques et les infrastructures stratégiques.
Le déficit énergétique devient un risque systémique
Les chiffres publiés cette semaine montrent une aggravation continue de la dépendance énergétique.
La Tunisie couvre désormais moins du tiers de ses besoins énergétiques. Le taux de dépendance atteint 67,6 %, contre seulement 7,5 % en 2010. Dans le même temps, les ressources nationales diminuent alors que la demande continue de progresser.
Le déficit énergétique représente aujourd’hui près de la moitié du déficit commercial total du pays. L’augmentation des importations de produits énergétiques, conjuguée à la flambée des cours internationaux, exerce une pression croissante sur les équilibres extérieurs et sur les finances publiques.
Ecoweek rappelle également que le prix du carburant demeure gelé depuis fin 2022, alors même que les cours mondiaux ont fortement augmenté. Cette politique préserve le pouvoir d’achat à court terme mais reporte la charge sur le budget de l’État, qui absorbe l’essentiel du choc pétrolier.
Commerce extérieur : une dépendance qui s’accentue
Sur le front extérieur, les déséquilibres continuent de se creuser. Le déficit commercial atteint 21 milliards de dinars à fin septembre 2026, soit une aggravation de plus de 25 % sur un an. Les importations progressent davantage que les exportations, tandis que la structure géographique des échanges demeure fortement déséquilibrée.
L’Union européenne reste le principal débouché des produits tunisiens, absorbant plus de 70 % des exportations du pays. À l’inverse, les importations en provenance de Chine, des BRICS et des pays voisins alimentent l’essentiel du déficit commercial. Les seuls BRICS représentent près du quart des importations tunisiennes mais moins de 3 % des exportations.
Ce constat renforce l’idée que la question du déficit commercial ne peut être dissociée de celle de la production nationale et de la compétitivité.
Transparence, production et souveraineté
Au-delà des divergences de méthode, les analyses de Hachemi Alaya et d’Abdelbasset Sammari convergent sur un point essentiel : les problèmes budgétaires actuels sont avant tout le reflet d’un déficit de production.
L’un plaide pour des réformes graduelles des subventions, une meilleure protection de l’investissement public et une réduction progressive du financement monétaire. L’autre appelle à un exercice complet de transparence budgétaire avant le vote de la loi de finances 2027 et à une réorientation massive des ressources vers l’investissement productif.
Dans les deux cas, le même message émerge : la souveraineté économique ne se mesure ni à la taille du déficit ni au volume de l’endettement, mais à la capacité d’un pays à produire davantage d’énergie, de biens, de services et de richesse.
À l’heure où le Parlement s’apprête à examiner le budget 2027, le véritable débat ne porte donc pas seulement sur la manière de financer les dépenses publiques. Il concerne surtout la capacité de la Tunisie à transformer les ressources qu’elle mobilise aujourd’hui en croissance durable demain.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Dégradation budgétaire : Le solde de l’État passe d’un excédent de 1,9 milliard de dinars (mi-2025) à un déficit de 859,6 millions de dinars à fin juin 2026, porté par une hausse des dépenses de 8,9 % et du service de la dette de 20 %.
- Explosion du financement monétaire : Les facilités de la Banque centrale au Trésor ont atteint 20 milliards de dinars fin septembre 2026 (contre 1,4 milliard fin 2023), avec une nouvelle autorisation de 9,8 milliards prévue pour 2027.
- Aptitude productive sacrifiée : Seuls 21,2 % des investissements publics prévus au budget ont été exécutés au premier semestre 2026, reléguant l’investissement stratégique au rang de variable d’ajustement.
- Grave crise énergétique : Le taux de dépendance énergétique grimpe à 67,6 %, représentant près de la moitié d’un déficit commercial global qui s’élève à 21 milliards de dinars à fin septembre 2026.
- Impératif stratégique : Réorienter l’effort budgétaire vers la production nationale (eau, phosphate, énergie) à hauteur de 20 à 25 milliards de dinars par an pour restaurer la souveraineté économique.



