Illustration éditoriale symbolique d’une femme analysant des documents économiques, entourée de graphiques, d’un globe terrestre et de symboles énergétiques, évoquant les défis de la Tunisie face à la dette, aux tensions internationales et aux enjeux d’investissement.
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LA SEMAINE ÉCO — Éditorial du 26 octobre 2026 – Dette publique, inflation, déficit énergétique, investissements bloqués : alors que le Moyen-Orient menace à nouveau les équilibres énergétiques mondiaux, la Tunisie découvre le coût de ses vulnérabilités structurelles. Derrière les discours de résilience, une question devient incontournable : combien de temps une économie peut-elle financer ses déséquilibres sans investir suffisamment pour les corriger ?

Il y a des crises que l’on subit. Et d’autres auxquelles on arrive dangereusement mal préparé.

L’escalade militaire autour du détroit d’Ormuz, les menaces iraniennes contre la présence navale américaine et la multiplication des attaques contre les navires commerciaux rappellent une réalité : l’énergie reste l’un des principaux instruments de puissance, de pression et de vulnérabilité économique.

Pour la Tunisie, ce n’est pas une crise lointaine. C’est un risque immédiat pour la facture énergétique, les coûts logistiques, l’inflation et les finances publiques.

Le paradoxe est saisissant. Le pays mobilise davantage de ressources intérieures pour financer sa dette, mais peine à exécuter certains investissements. Sa Bourse affiche des performances remarquables, tandis que des entrepreneurs construisent, sur le terrain, des solutions à la dépendance énergétique.

Le problème tunisien n’est donc pas seulement le manque de ressources. C’est aussi la difficulté à transformer les financements disponibles en capacités productives et en croissance durable.

I. Le pouls de la Tunisie : quand les chiffres de la résilience rencontrent les réalités de l’économie

Commençons par la dette. Car c’est ici que se joue une transformation majeure, souvent présentée sous l’angle de la souveraineté financière.

Entre 2019 et 2026, le recours de l’État tunisien au financement intérieur a profondément changé de dimension.

Selon les données analysées par l’économiste Arem Belhadj, la part de la dette intérieure serait passée de 29,6 % de l’endettement public en 2019 à 66,1 % en 2026. La série officielle du ministère des Finances retient toutefois une proportion de 64 % pour la loi de finances 2026.

Cette différence statistique ne modifie pas le constat central : la dette publique tunisienne est désormais majoritairement intérieure.

L’encours total est prévu à 83,4 % du PIB en 2026, contre environ 67,8 % en 2019. Le service de la dette inscrit au budget atteint 23,057 milliards de dinars, dont 13,544 milliards pour sa composante intérieure.

L’État emprunte davantage auprès de son propre environnement financier. Cette stratégie peut réduire certaines expositions au risque de change et aux contraintes du financement extérieur. Elle ne fait cependant pas disparaître le coût de la dette.

Surtout, elle soulève une interrogation fondamentale : jusqu’où le système financier national peut-il financer simultanément les besoins de l’État, ceux des entreprises et ceux de l’investissement productif ?

Il serait économiquement imprudent d’affirmer que chaque dinar emprunté par le Trésor prive automatiquement une entreprise d’un crédit. L’effet d’éviction dépend notamment de la liquidité bancaire, des taux d’intérêt et de l’appétit pour le risque.

Mais le risque existe. Et dans un pays confronté à une croissance insuffisamment dynamique, il mérite d’être mesuré, plutôt qu’ignoré.

Une dette financée localement n’est pas nécessairement une dette plus soutenable. La véritable souveraineté financière repose sur la capacité à générer les revenus futurs permettant de la rembourser.

Cette distinction devient encore plus préoccupante lorsqu’on examine les autres indicateurs.

En septembre 2026, l’inflation atteint 5,6 %, avec une progression particulièrement forte des prix alimentaires. Le déficit commercial cumulé sur neuf mois s’établit à 20,997 milliards de dinars, contre 16,727 milliards un an auparavant.

À lui seul, le déficit énergétique atteint 10,480 milliards de dinars. Il représente près de la moitié du déséquilibre commercial total.

Voilà le véritable talon d’Achille de l’économie tunisienne.

Le pays mobilise des ressources budgétaires considérables pour atténuer les effets d’une dépendance énergétique qu’il ne parvient pas encore à réduire suffisamment vite.

Au premier semestre 2026, les dépenses consacrées aux subventions des hydrocarbures se sont élevées à 2,427 milliards de dinars, contre 1,665 milliard pour l’investissement budgétaire.

Ces deux catégories de dépenses ne sont certes pas directement interchangeables. Mais leur comparaison illustre la pression que les déséquilibres énergétiques peuvent exercer sur les marges de manœuvre de l’État.

Le contraste est d’autant plus frappant que les dépenses de développement n’avaient atteint que 21,2 % de leur programmation annuelle à fin juin.

Le gouvernement peut invoquer un calendrier de décaissement concentré sur le second semestre. Encore faut-il que les données d’exécution actualisées permettent d’en vérifier la réalité.

Le corridor économique Kasserine-Sfax incarne précisément ce décalage entre ambition et réalisation.

Ce projet structurant, destiné à relier les territoires de l’intérieur aux pôles économiques du littoral, bénéficie du concours de la Banque mondiale et de la Banque européenne d’investissement. Pourtant, malgré les préparatifs engagés, le lancement de la procédure principale de passation des marchés demeure attendu, avec un engagement annoncé pour la fin de 2026.

Le temps administratif devient ici un véritable coût économique : débouchés retardés pour les producteurs, logistique moins efficace, développement régional freiné et opportunités d’investissement différées.

Pendant ce temps, la Bourse de Tunis raconte une autre histoire.

Au 30 septembre 2026, le Tunindex affiche une progression de 36,7 % depuis le début de l’année, selon Tunisie Valeurs. La capitalisation boursière atteint 45,5 milliards de dinars, accompagnée d’une hausse notable des volumes de transaction.

Cette performance témoigne de la capacité de certaines entreprises cotées à attirer l’épargne et de la confiance des investisseurs dans leurs perspectives.

Mais elle ne saurait être confondue avec la performance de l’ensemble de l’économie réelle.

Le Tunindex peut gagner 36,7 % sans que les routes soient achevées, que la dépendance énergétique recule ou que les PME trouvent plus facilement des financements.

Le prochain enjeu sera de transformer la dynamique des marchés financiers en véritables possibilités de mobilisation de capitaux pour les entreprises, notamment grâce à de nouvelles introductions en Bourse.

C’est toute la différence entre la valorisation du capital existant et le financement du capital productif de demain.

II. L’onde de choc internationale : Ormuz révèle le coût des dépendances tunisiennes

Le 24 octobre 2026, le général Ali Abdollahi, chef d’état-major des forces armées iraniennes, affirme que les navires militaires américains ne seront admis dans le Golfe « en aucune circonstance ».

Cette déclaration n’est pas un simple épisode supplémentaire de rhétorique militaire.

Elle intervient dans un environnement marqué par des restrictions à la navigation, des attaques contre les navires commerciaux et une confrontation persistante entre les États-Unis et l’Iran, tandis que la violence en Cisjordanie et les affrontements au Yémen accentuent l’instabilité régionale.

L’enjeu dépasse largement le rapport de forces militaire.

Le détroit d’Ormuz représente un passage stratégique pour les échanges énergétiques internationaux. Avant le conflit de 2026, près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié y transitait, selon l’Agence internationale de l’énergie.

La crise a bouleversé les flux, renchéri les risques maritimes et exposé les économies importatrices à une volatilité exceptionnellement élevée.

Pour la Tunisie, le danger emprunte trois canaux principaux.

D’abord, le choc énergétique. Une augmentation durable des prix internationaux du pétrole et du gaz accroît la pression potentielle sur la facture d’importation et les dépenses de compensation.

Ensuite, le choc logistique. Des primes d’assurance plus élevées, des coûts de fret majorés et des perturbations des itinéraires maritimes peuvent pénaliser les importateurs, puis se transmettre aux coûts de production et, selon les circonstances, aux prix à la consommation.

Enfin, le choc budgétaire et financier. Lorsque les charges extérieures augmentent alors que les finances publiques sont déjà contraintes, les arbitrages deviennent plus douloureux : emprunter davantage, réallouer certaines dépenses, modifier les mécanismes de soutien ou retarder des investissements.

Or, le budget tunisien pour 2026 avait été construit sur une hypothèse de pétrole à 63,3 dollars le baril. Selon les données d’exécution rapportées pour le premier semestre, le Brent a atteint une moyenne de 92,6 dollars.

Un écart de 46,3 % entre l’hypothèse initiale et la moyenne constatée sur les six premiers mois.

Cet écart ne permet pas, à lui seul, de calculer le dérapage définitif des finances publiques. Celui-ci dépend aussi des volumes importés, des changes, des mécanismes de compensation et des ajustements opérés en cours d’année.

Il suffit néanmoins à démontrer que le cadrage macroéconomique initial a besoin d’être réexaminé.

Le Fonds monétaire international, dans ses perspectives d’octobre 2026, met précisément en garde contre l’accumulation des tensions géopolitiques, des pressions inflationnistes et des vulnérabilités budgétaires.

Face à une telle configuration, répéter que l’économie nationale résiste ne constitue pas une stratégie.

La résilience se démontre par des capacités mesurables : des marges budgétaires identifiées, une gestion prudente des échéances de dette, des infrastructures opérationnelles et une diversification réelle des sources d’énergie.

Elle suppose aussi une transparence accrue sur l’exécution budgétaire et la programmation financière.

La Tunisie ne contrôle ni les décisions de Téhéran ni les mouvements des flottes américaines. Elle ne peut fixer les prix mondiaux des hydrocarbures.

Mais elle contrôle, au moins en partie, la vitesse de ses propres réformes, l’exécution de ses investissements et la qualité de ses arbitrages budgétaires.

C’est précisément sur ces variables qu’elle doit concentrer son action.

III. Résilience et prospective : le solaire, la technologie et l’exportation comme réponses structurelles

La crise actuelle révèle aussi une opportunité : réduire les vulnérabilités futures en accélérant les investissements qui améliorent la productivité et diminuent les dépendances.

L’exemple d’Amel Hamdi, fondatrice de Quatre A Energy, est particulièrement éclairant.

À travers des installations photovoltaïques destinées aux particuliers, aux agriculteurs et aux entreprises, elle défend une approche pragmatique de la transition énergétique : produire localement, maîtriser les consommations, développer le stockage et utiliser des technologies de suivi intelligent.

Cette démarche illustre une réalité fondamentale : la souveraineté énergétique ne résulte pas seulement de grands plans nationaux. Elle se construit aussi par une multitude d’investissements privés, territoriaux et entrepreneuriaux.

Pour un agriculteur, le pompage solaire peut réduire l’exposition aux coûts des combustibles, lorsque les conditions techniques et financières sont réunies.

Pour une PME, l’autoconsommation peut améliorer la visibilité sur une partie des charges énergétiques.

Pour l’économie nationale, la multiplication de projets rentables peut contribuer progressivement à limiter certaines importations d’énergie, tout en développant des métiers techniques et des services à valeur ajoutée.

Mais un panneau photovoltaïque installé ne suffit pas à transformer une politique énergétique.

Il faut des réseaux adaptés, des capacités de stockage, des procédures de raccordement efficaces, des instruments de financement et des règles stables.

C’est précisément là que la comparaison maghrébine devient instructive.

Le Maroc a fait des énergies renouvelables un axe structurant de sa stratégie industrielle et énergétique, avec un objectif d’au moins 52 % de capacité électrique installée renouvelable à l’horizon 2030. Ses programmes associent projets de production, investissements dans le réseau, stockage et recherche de nouvelles opportunités industrielles.

Cet objectif n’est pas encore un résultat acquis. Mais il matérialise une programmation autour de laquelle peuvent s’organiser investissements et entreprises.

L’Algérie, à l’inverse, dispose d’un avantage considérable grâce à ses ressources en hydrocarbures. Une hausse des prix internationaux peut soutenir ses recettes extérieures et budgétaires. Cependant, cette dépendance crée elle aussi une vulnérabilité à la volatilité des marchés et renforce l’enjeu de diversification économique.

La Tunisie doit construire sa propre voie.

Elle ne dispose ni des mêmes ressources fossiles que l’Algérie ni des mêmes capacités budgétaires d’investissement que le Maroc. Elle bénéficie néanmoins d’atouts réels : compétences techniques, tissu industriel exportateur, proximité européenne, potentiel solaire et entrepreneurs capables d’innover.

Encore faut-il leur permettre de se développer.

Cela exige d’agir simultanément sur cinq priorités :

  1. Sécuriser les finances publiques, avec des scénarios budgétaires actualisés intégrant les risques énergétiques, une meilleure transparence sur la dette et une évaluation rigoureuse du coût des financements.
  2. Accélérer l’exécution des investissements structurants, en publiant les calendriers, les étapes administratives, les décaissements et les résultats obtenus, notamment pour les infrastructures logistiques, énergétiques et hydrauliques.
  3. Débloquer l’investissement énergétique privé, par des procédures plus prévisibles, des raccordements accélérés et des mécanismes de financement adaptés aux PME, à l’agriculture et aux collectivités.
  4. Mobiliser les marchés de capitaux pour la croissance, en facilitant les émissions et introductions en Bourse pertinentes, sans oublier le financement des entreprises non cotées.
  5. Transformer les capacités technologiques en exportations, en accompagnant les entreprises de l’ingénierie, du numérique, de l’industrie et des énergies renouvelables vers les marchés africains et européens.

Ces priorités ne nécessitent pas uniquement davantage de financements. Elles réclament surtout une meilleure coordination des politiques publiques, une administration responsable des délais et une évaluation transparente des résultats.

Le véritable indicateur de souveraineté n’est pas la quantité d’argent que l’État parvient à mobiliser.

C’est la capacité de cet argent à réduire durablement les contraintes qui pèsent sur l’économie.

IV. Le verdict : sortir de la gestion des urgences avant la prochaine crise

La Tunisie n’a pas besoin d’une nouvelle déclaration de résilience.

Elle a besoin d’un changement mesurable dans la hiérarchie de ses priorités.

Le moment est venu de publier une exécution budgétaire actualisée, de tester la soutenabilité des finances publiques face à plusieurs scénarios énergétiques et, si les écarts le justifient, de présenter un ajustement budgétaire crédible.

Il faut également protéger les investissements productifs, rendre publiques les échéances des projets structurants et donner aux entrepreneurs des conditions prévisibles pour investir.

La dette intérieure ne peut constituer indéfiniment une réponse à l’absence de croissance suffisante. Les subventions ne peuvent devenir le substitut permanent aux investissements qui réduiraient progressivement la dépendance énergétique. Et la performance boursière ne saurait masquer les difficultés de financement et de développement de l’économie réelle.

Le détroit d’Ormuz nous rappelle une vérité économique incontournable : dans un monde instable, les pays les plus résilients ne sont pas nécessairement ceux qui évitent les crises, mais ceux qui ont suffisamment investi pour en limiter les conséquences.

La Tunisie doit donc cesser d’opposer souveraineté et ouverture, financement intérieur et partenariats internationaux, protection sociale et investissement.

L’enjeu consiste à articuler ces instruments autour d’une trajectoire productive crédible.

Car à force de financer les conséquences de ses dépendances plutôt que leur réduction, un pays finit par emprunter à son propre avenir.

Et cet avenir, contrairement aux échéances de la dette, ne se refinance pas indéfiniment.

LA SEMAINE ÉCO — Éditorial | 26 octobre 2026