
Au premier semestre 2026, les investissements internationaux en Tunisie ont atteint 1929,5 millions de dinars, soit une progression de 11,5 % par rapport à 2025, de 41,7 % par rapport à 2024 et de près de 59 % par rapport à 2023.
La dynamique, confirmée par les données consolidées de la FIPA, de l’APII, de la TIA et des structures sectorielles, pourrait être interprétée comme un signal de confiance, ce que nous voulions et espérions de toutes nos forces. Elle ne l’est que partiellement. Car derrière la hausse globale, la structure des flux, leur répartition géographique et la nature des projets racontent une histoire plus complexe, celle d’une économie qui attire, mais qui n’irrigue pas.
L’analyse des investissements directs étrangers traduisent les réalités du terrain géoéconomique du pays.
La première réalité est sectorielle : Les IDE hors énergie atteignent 1911,8 millions de dinars, dont 72 % dirigés vers l’industrie manufacturière. L’électrique‑électronique domine largement, avec plus de 582 millions de dinars et plus de trois mille emplois créés. La mécanique et la métallurgie suivent, puis les matériaux de construction, le textile‑habillement et la plasturgie. L’agriculture reste marginale, l’aquaculture quasi inexistante, les services en recul.
La Tunisie continue donc d’attirer des investissements industriels, mais essentiellement dans des secteurs déjà installés, portés par des extensions plutôt que par des créations. Sur 603 opérations d’investissement, 551 sont des extensions. Autrement dit, les IDE ne renouvellent pas le tissu productif, ils l’étirent.
La deuxième réalité est géographique : Le littoral capte l’essentiel des flux. Le deuxième district, qui regroupe Ben Arous, Tunis, Nabeul, Zaghouan, Ariana, Manouba et une partie du Sahel, absorbe 70,7 % des IDE hors énergie, soit plus de 1,09 milliard de dinars. Ben Arous concentre à lui seul 334 millions de dinars, Tunis 229 millions, Zaghouan 330 millions, Nabeul 109 millions. Le premier district, avec Bizerte et Béja, capte 13 %. Le troisième district, qui englobe Sousse, Monastir, Kairouan, Mahdia, Sfax et Gafsa, ne dépasse pas 12,4 %. Le quatrième et le cinquième district, couvrant le Sud et le Sud‑Ouest, restent anecdotiques, avec moins de 3 % des flux.
La géographie en Tunisie confirme une fracture économique profonde. Le pays attire, mais il attire là où il était déjà sollicité. Les régions intérieures restent en marge, incapables de capter des projets structurants, faute d’infrastructures, d’énergie stable, de logistique, de foncier industriel opérationnel et de services d’appui. Le pays se développe, mais il se développe en cercle fermé.
La troisième réalité est diplomatique : La France reste le premier investisseur, avec 440,7 millions de dinars, soit 28,5 % des IDE hors énergie. Le Portugal surprend en deuxième position, avec 218,3 millions, devant l’Allemagne, l’Italie et les États‑Unis. Les pays du Golfe restent modestes, malgré les discours sur les partenariats stratégiques. L’Asie demeure marginale, à l’exception de la Corée du Sud dans la création d’emplois. La Tunisie reste donc dépendante de son noyau historique d’investisseurs européens, ce qui confirme une insertion internationale stable, mais peu diversifiée.
La quatrième réalité est sociale : Les IDE ont permis de créer 7373 emplois, dont 72 % dans des projets d’extension. Les créations d’entreprises ne représentent que 9 % des projets, mais 28 % des emplois. Cela signifie que les nouveaux entrants sont plus intensifs en main‑d’œuvre que les extensions, mais qu’ils restent trop peu nombreux pour compenser l’érosion du tissu industriel national. Les IDE soutiennent l’emploi, mais ne renouvellent pas la base productive.
La dernière réalité est stratégique : La Tunisie attire des IDE, mais elle n’attire pas des IDE partout. Elle attire des IDE, mais elle n’attire pas des IDE nouveaux. Elle attire des IDE, mais elle n’attire pas des IDE transformateurs. Le pays reste dans une logique d’extensions, de consolidation, de maintien, plutôt que dans une logique de rupture, d’innovation ou de montée en gamme. Les IDE ne compensent pas la désindustrialisation nationale, ils la ralentissent.
L’analyse des flux entrants montre donc une économie qui continue d’intéresser les investisseurs internationaux, mais qui peine à transformer cette attractivité en levier de développement territorial, de diversification sectorielle et de renouvellement industriel. La Tunisie attire, mais elle n’irrigue pas. Elle reçoit, mais elle ne redistribue pas. Elle capte, mais elle ne transforme pas.
Pour que les IDE deviennent un moteur de développement, il faudra une politique industrielle claire, une stratégie territoriale cohérente, une réforme profonde des infrastructures énergétiques et logistiques, une simplification administrative réelle et une vision économique qui dépasse la gestion du quotidien. Sans cela, les IDE resteront un indicateur de flux, pas un indicateur de transformation.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- 1 929,5 MDT injectés : Progression des investissements internationaux de 11,5 % au S1 2026 comparé à 2025 (+59 % vs 2023).
- 72 % pour l’industrie : L’industrie manufacturière, menée par l’électronique (582 MDT), monopolise les investissements au détriment des services et de l’agriculture.
- 91.5 % d’extensions : 551 des 603 opérations sont des extensions de projets existants, traduisant une absence de renouvellement du tissu productif.
- Fracture géographique béante : Le littoral (district 2) absorbe 70,7 % des flux hors énergie, laissant le Sud et le Sud-Ouest sous la barre des 3 %.
- L’Europe ultra-dominante : La France (28,5 %) et le Portugal restent les premiers bailleurs, soulignant le manque de diversification vers l’Asie et le Golfe.


