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L’intelligence artificielle (IA) s’impose rapidement comme l’une des forces économiques les plus transformatrices de notre époque. Selon les projections de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), son marché mondial devrait être multiplié par environ 25 pour atteindre près de 4 800 milliards USD d’ici 2033.

Pour les économies avancées, cette technologie laisse entrevoir d’importants gains de productivité. Pour les marchés émergents, ses implications sont toutefois plus complexes et à double tranchant. L’IA offre un puissant moyen d’accélérer le développement, d’améliorer les services publics, d’accroître le savoir-faire industriel et de dépasser des infrastructures devenues obsolètes.

Mais elle menace également d’éroder des sources anciennes d’avantage compétitif et de creuser l’écart entre pays riches et pays pauvres, notamment dans les économies disposant d’importants secteurs de services reposant sur des tâches manuelles, répétitives et à faible coût. Les enjeux sont donc particulièrement importants pour le monde en développement.

L’impact final de l’IA sur une économie ne dépendra pas seulement de la technologie elle-même, mais aussi de la capacité de chaque pays à l’adopter et à s’y adapter. Les marchés émergents abordent cette transition avec une combinaison particulière d’atouts et de vulnérabilités par rapport aux économies avancées.

Dans cet article, nous examinons ces deux dimensions de l’impact de l’IA sur les marchés émergents : d’un côté, la possibilité d’accroître la productivité et la croissance ; de l’autre, le risque de bouleverser les propositions de valeur de secteurs entiers construits au fil de plusieurs décennies.

D’une part, l’IA représente une importante opportunité pour stimuler la productivité et accélérer le développement. Dans des économies longtemps freinées par une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et des capacités institutionnelles inégales, les outils fondés sur l’IA peuvent étendre la portée d’une expertise rare.

Dans l’éducation, les modèles de traduction par IA peuvent prendre en charge des dialectes régionaux et des langues disposant de peu de ressources numériques, réduisant ainsi les obstacles structurels à la communication. Des tuteurs personnalisés peuvent améliorer l’accès à une éducation de qualité tout en adaptant les enseignements au niveau de compétence de chaque élève.

Dans la santé, les diagnostics assistés par IA peuvent étendre les services aux zones rurales tout en améliorant la qualité du diagnostic initial, avec des effets potentiellement significatifs sur la mortalité infantile et l’espérance de vie moyenne.

Dans la finance, les systèmes d’évaluation du risque de crédit assistés par IA, utilisant des données non structurées et comportementales, peuvent contribuer à élargir l’accès au microcrédit pour les petits producteurs et les entrepreneurs, tout en réduisant les risques de crédit associés.

De la même manière que les technologies mobiles ont permis à de nombreux pays en développement de contourner les réseaux fixes de téléphonie et d’accès internet à haut débit, l’IA offre la possibilité de dépasser certaines contraintes historiques pesant sur la croissance.

Les marchés émergents sont déjà devenus des acteurs significatifs de l’économie numérique. En 2024, ils ont exporté plus de 1 000 milliards USD de services pouvant être fournis numériquement. Utilisée efficacement, l’IA pourrait renforcer cette dynamique et contribuer à créer des secteurs entièrement nouveaux.

Indice de préparation à l’IA : économies sélectionnées

Score de l’indice : 0 = faible ; 1 = élevé ; dernière donnée disponible.

Source : Fonds monétaire international (AI Preparedness Index), QNB Economics

D’autre part, l’IA constitue toutefois une source importante de perturbation pour les marchés du travail et pour le modèle de développement qui a longtemps soutenu les économies émergentes.

Elle déplace l’avantage économique associé aux tâches répétitives réalisées à distance, en faisant évoluer le modèle de l’arbitrage sur le coût du travail, fondé sur une main-d’œuvre humaine peu coûteuse, vers un arbitrage algorithmique, reposant sur des agents d’IA encore moins coûteux.

Le Fonds monétaire international estime qu’environ 40 % des emplois dans les marchés émergents sont exposés à l’IA, notamment dans les secteurs industriels et les services caractérisés par une forte proportion de tâches manuelles et routinières.

L’IA générative et les agents d’IA peuvent désormais réaliser des tâches cognitives simples, traiter des données et assurer des opérations élémentaires de facturation à un coût inférieur à celui du recours à du personnel employé à l’étranger.

Cet impact se fait déjà sentir dans le secteur indien de l’externalisation informatique, qui représente 300 milliards USD. Les postes de développeurs juniors chargés de tâches routinières ainsi que les fonctions d’externalisation des processus métiers sont fortement exposés, provoquant de fortes baisses des recrutements sur les campus dans les principaux pôles technologiques indiens.

L’indice Nifty IT, qui suit les plus grandes entreprises indiennes de logiciels, affiche une baisse d’environ 15 % cette année, alors que l’indice plus large MSCI Emerging Markets progresse de 20 %.

Au total, l’intelligence artificielle représente pour les marchés émergents à la fois une opportunité déterminante et un risque majeur.

Pour saisir cette opportunité, ces économies devront éviter d’être reléguées en marge de la future économie mondiale façonnée par l’IA. Cela nécessitera des actions décisives dans trois domaines : développer les infrastructures numériques, construire des écosystèmes de données et investir dans les compétences.

Les économies qui agiront rapidement pour renforcer ces fondations pourront faire de l’IA un puissant moteur de croissance de rattrapage. Celles qui ne le feront pas pourraient voir l’écart avec la frontière technologique se creuser davantage, faisant de l’IA l’un des principaux déterminants de la divergence économique dans les années à venir.


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