
La question n’est plus économique, mais politique : Les décideurs publics veulent-ils réellement sauver l’économie nationale, ou continuer à maintenir un discours qui tient lieu d’action sans aucune efficience ?
Dans sa présentation du 21 avril 2026, lors de la rencontre consacrée aux « répercussions économiques des guerres actuelles au Moyen‑Orient sur la Tunisie et les pays du Maghreb », organisée par l’association « Kafa’ât Tounsiya – كفاءات تونسية » et modérée par Kamel Ben Younes, journaliste et universitaire, Bechir Jouini, expert en relations internationales, décrit un choc géoéconomique d’une ampleur inédite.
Selon l’ESCWA, les flux mondiaux de pétrole ont chuté de 13%, ceux de gaz naturel liquéfié de 20%, et le Brent est passé de 72 dollars à un pic de 120 dollars. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, parle d’un « choc d’offre de grande ampleur » affectant l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et les prix mondiaux.
Les pertes économiques sont colossales : 63 milliards de dollars de PIB perdus dans le scénario de base, 150 milliards en un mois dans un scénario d’escalade, 2,4 milliards de dollars de pertes commerciales par jour en cas de fermeture du détroit d’Ormuz, et plus de 18.000 vols annulés en douze jours.
Dans ce contexte, les pays qui anticipent et réforment se repositionnent. Le Maroc accélère ses investissements industriels et logistiques, renforce ses capacités énergétiques et consolide sa diplomatie économique. L’Algérie capitalise sur ses ressources, diversifie ses partenariats et attire les compétences. La Libye, malgré l’instabilité, capte des flux de reconstruction et renoue avec des projets d’infrastructures stratégiques. Pendant ce temps, la Tunisie demeure spectatrice, paralysée par l’absence de décisions.
« La pire décision est celle que l’on n’a pas prise » disait l’auteur américain Zig Ziglar, alors à quand le passage de l’inertie à l’action ?
Une économie tunisienne enfermée dans la stagnation structurelle
Dans sa chronique du 26 avril 2026, Hechmi Alaya analyse le World Economic Outlook du FMI. Le diagnostic est sans appel : la Tunisie est piégée dans un régime de faible croissance, forte inflation, sous-investissement et endettement croissant.
Le FMI maintient une prévision de croissance de 2,1% en 2026, non par optimisme, mais parce que l’économie tunisienne est déjà tellement déconnectée des chaînes mondiales qu’un choc supplémentaire ne modifie plus sa trajectoire. La croissance potentielle est estimée à 1,4% par an entre 2027 et 2031, un niveau insuffisant pour absorber la pression démographique ou réduire le chômage.
La consolidation budgétaire engagée par l’État n’est ni crédible ni efficace. Le déficit structurel atteindra –7,6 % du PIB en 2026, tandis que la dette publique grimpera à 85 % du PIB, puis 90% à l’horizon 2030. Les recettes et dépenses ont atteint un « plafond de verre » qui empêche tout ajustement significatif.
L’inflation, loin de refluer, devrait atteindre 7% fin 2026 et culminer à 9,9% en 2031, un record depuis cinquante ans. Le sous-investissement est tout aussi préoccupant : le taux d’investissement plafonne à 10% du PIB, loin des 25 % nécessaires pour soutenir une croissance robuste, tandis que le taux d’épargne, déjà faible à 6,2 %, devrait tomber à 3,3% en 2031. La Tunisie n’investit plus dans son avenir.
Encadré – Chiffres clés
- 13 % : recul des flux mondiaux de pétrole (ESCWA)
- 20 % : recul du GNL
- 120 $ : pic du Brent
- 63 Md $ : pertes de PIB dans le scénario de base
- 150 Md $ : pertes en un mois en cas d’escalade
- 2,4 Md $/jour : pertes commerciales si Ormuz se ferme
- 6 % : déficit budgétaire tunisien en 202
- 83,4 % dette publique en 2026
- 37 % : taux d’indépendance énergétique
- 11,1 Md DT : déficit énergétique
- +164 MDT : coût pour chaque dollar ajouté au baril
- 98 % : part des exportations passant par la mer
- 6,1 % : inflation attendue en 2026 (IACE)
Les vulnérabilités structurelles mises à nu par Fayçal Derbel
Lors de la conférence organisée par Kafa’ât Tounsiya le 21 avril 2026, Fayçal Derbel, expert financier et économique a présenté une analyse détaillée des fragilités tunisiennes. Ses données complètent et renforcent le diagnostic du FMI.
La fragilité macroéconomique est extrême : le déficit budgétaire atteint 5,6% du PIB en 2025 et 6% en 2026, soit 11,3 milliards de dinars financés en grande partie par la Banque centrale.
L’endettement public s’élève à 83,4% du PIB en 2026, hors garanties, tandis que le déficit courant atteint 3,3%. Les dépenses de fonctionnement représentent 44,4 milliards de dinars, soit 55% du budget, 85% des recettes propres et 24% du PIB. L’État n’a plus aucune marge de manœuvre.
La dépendance énergétique est tout aussi alarmante. Le taux d’indépendance énergétique est tombé à 37% en 2025, et même 29% sans la redevance sur le gaz algérien. Le déficit énergétique atteint 11,1 milliards de dinars, soit plus de la moitié du déficit commercial.
Chaque dollar supplémentaire sur le baril coûte 164 millions de dinars en subventions. Si le baril se maintient à 84 dollars en 2026, comme le prévoit l’IACE dans son scénario médian, le déficit budgétaire augmentera de 3,4 milliards de dinars.
L’économie tunisienne est exposée sur tous les fronts. Les perturbations logistiques affectent un pays dont 98% des exportations passent par la mer. L’inflation importée, estimée à 6,1% en 2026, pèse sur le pouvoir d’achat. Le tourisme reste vulnérable à l’amalgame géographique entre la Tunisie et les zones de conflit. Les transferts des Tunisiens résidents à l’étranger, dont les deux tiers proviennent du Golfe, sont menacés par les tensions régionales. La BERD classe la Tunisie parmi les pays les plus exposés aux retombées de la guerre.
Pendant que la région agit et avance, la Tunisie parle
Le contraste régional est saisissant. Le Maroc a ajusté ses prix du carburant de 24,7% depuis le début de la guerre, accéléré ses investissements industriels et renforcé sa diplomatie économique.
L’Algérie a consolidé ses capacités énergétiques, diversifié ses partenariats et attiré les compétences. La Libye, malgré l’instabilité, capte des capitaux et se repositionne dans les flux méditerranéens.
La Tunisie, elle, n’a ajusté aucun prix, n’a engagé aucune réforme structurelle, n’a défini aucune stratégie énergétique, n’a anticipé aucune reconfiguration logistique et n’a formulé aucune vision industrielle. Les autres pays agissent. La Tunisie discourt.
La question qui dérange
Les chiffres sont clairs, les risques identifiés, les solutions connues, les exemples régionaux visibles. La Tunisie n’est pas victime d’un destin économique : elle est victime de son immobilisme politique.
La question centrale demeure : les décideurs tunisiens veulent-ils vraiment sauver l’économie nationale ou seulement ne pas désavouer leurs discours ? Il est peut-être temps de méditer sur la citation suivante : « En sciences économiques, ceux qui ont le pouvoir d’apporter les solutions font justement partie du problème » disait l’auteur français Didier Hallépée.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Croissance en berne : Une stagnation structurelle limitée à 1,4 % à long terme.
- Dette hors de contrôle : Projection de 90 % du PIB d’ici 2030.
- Dépendance énergétique : L’indépendance réelle tombe à 29 % (hors redevance algérienne).
- Décalage régional : Maroc et Algérie réforment activement pendant que la Tunisie stagne.
- Inflation record : Un pic attendu à 9,9 % d’ici 2031, niveau inédit depuis 50 ans.


