
Depuis 2011, la Libye est souvent décrite comme un État failli. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Les Institutions formelles comme la Banque centrale et la Compagnie nationale de pétrole (NOC) continuent de fonctionner et de redistribuer la rente. L’économie de guerre est toujours présente à travers des milices et réseaux informels qui contrôlent des pans entiers du territoire et de l’économie.
Ce modèle hybride explique la résilience du système : la Libye n’est ni un État pleinement fonctionnel, ni un État totalement effondré.
Le rôle du pétrole : du vol au partage du rente
La théorie de l’État rentier éclaire la logique libyenne. Le pétrole n’est pas seulement une ressource pillée : il est redistribué pour acheter loyautés et stabiliser les coalitions.
La corruption devient un mécanisme de gouvernance. Le détournement des fonds est devenu le moyen de maintenir une paix relative.
Le paradoxe de la stabilité par le désordre
Selon la Political Settlements Theory, les élites libyennes tolèrent un niveau élevé de corruption et de fragmentation, mais évitent l’effondrement total. Le statu quo est préféré à une guerre totale et la corruption ainsi que la redistribution de la rente deviennent une transaction politique implicite.
Gouvernance partielle et économie de survie, la Libye, « demi-État »
En Libye, il y a d’un côté, des institutions officielles qui continuent de fonctionner et de l’autre, des structures informelles qui assurent la survie quotidienne.
Le peuple s’adapte via un survival economy, basé sur le commerce transfrontalier et les circuits informels.
Les sanctions et la LIA : un acteur paralysé
Les sanctions internationales ont profondément marqué l’économie libyenne.
En février 2011, les États-Unis ont gelé près de 30 milliards de dollars d’actifs libyens. Le Conseil de sécurité de l’ONU a étendu ce gel à plusieurs institutions, dont la Libyan Investment Authority (LIA).
Quinze ans plus tard, la LIA reste partiellement paralysée : sur ses 62,85 milliards de dollars d’actifs estimés, environ 40 à 43 milliards sont gelés.
Malgré des licences permettant de gérer une partie des actifs, la LIA n’a pas réussi à générer de rendement. Pire, des cas de mauvaise gestion et de clientélisme ont été documentés dont les exemples suivants :
- un immeuble londonien de 72 millions de dollars laissé vacant pendant une décennie ; entraînant une perte de 79 millions en loyers.
- des investissements immobiliers en Afrique du Sud sans retour depuis vingt ans, dont le Michelangelo Hôtel fermé depuis 2020 ;
- des actifs en Liberia détournés ou nationalisés sans tentative de récupération ;
- Ola Energy, filiale active dans 17 pays africains, sanctionnée au Maroc pour pratiques illégales et condamnée à une amende de plus de 10 millions de dollars.
Ces exemples montrent que la LIA, censée être un pilier de l’économie libyenne, est minée par la mauvaise gouvernance et l’ingérence politique.
La compétition internationale : un proxy conflict économique
La Turquie, l’Italie, l’Égypte et la France utilisent la Libye comme terrain de projection géopolitique.
- la Turquie : omniprésente dans les chantiers d’infrastructures et la logistique ;
- l’Italie : acteur historique de l’énergie ;
- L’Égypte : profite de la proximité et de la main-d’œuvre ;
- la France est davantage positionnée sur l’énergie et la diplomatie économique.
Cette mainmise étrangère fragilise l’autonomie libyenne, mais laisse des marges pour des acteurs plus souples et plus proches culturellement.
La carte tunisienne : transformer la proximité en avantage stratégique
La Tunisie dispose d’atouts uniques pour s’insérer dans ce marché hybride. La proximité géographique et culturelle, une frontière terrestre, des liens sociaux anciens et une mai -d’œuvre qualifiée : ingénieurs, médecins, juristes tunisiens peuvent combler les besoins libyens représentent ses points forts.
Mais aussi l’Agroalimentaire et le pharmaceutique sont des secteurs où la demande libyenne est forte et où la Tunisie a un avantage compétitif.
Les services financiers et assurances peuvent offrir des solutions encore plus flexibles adaptées à un marché hybride et les zones frontalières franches frontalières permettent de fluidifier le commerce et attirer les investissements libyens.
Diversifier l’approvisionnement énergétique : la carte libyenne
La Tunisie reste fortement dépendante de l’Algérie pour ses besoins énergétiques. Dans ce contexte, la Libye représente une alternative crédible.
Il est grand temps de développer les accords bilatéraux tuniso-libyens dans les hydrocarbures permettrait de sécuriser une partie des besoins énergétiques tunisiens, ce qui réduirait la vulnérabilité face aux fluctuations politiques ou contractuelles algériennes.
En s’insérant dans ce marché, la Tunisie pourrait diversifier ses sources et renforcer sa marge de manœuvre diplomatique.
Pour terminer, il est important de rappeler pour la énième fois que Libye n’est pas seulement un terrain de corruption et de conflit. C’est un marché hybride où la rente pétrolière, la gouvernance informelle et l’économie de survie coexistent. Les sanctions internationales et la paralysie de la LIA accentuent les fragilités, mais ouvrent aussi des espaces pour des acteurs régionaux plus souples.
A.B.A
EN BREF
- Modèle Hybride : La Libye fonctionne comme un “demi-État” mêlant institutions formelles (NOC, Banque Centrale) et réseaux informels.
- Paralysie Financière : Environ 43 milliards de dollars de la LIA restent gelés, minés par une gestion défaillante (79M$ de pertes locatives à Londres).
- Influence Étrangère : Turquie, Italie, Égypte et France se partagent les secteurs stratégiques (BTP, Énergie).
- Atout Tunisien : La Tunisie possède une main-d’œuvre qualifiée et des secteurs (Santé, Agro) prioritaires pour la reconstruction libyenne.
- Sécurité Énergétique : Le pétrole libyen est l’alternative clé pour réduire la dépendance tunisienne vis-à-vis de l’Algérie.
Sources : https://thesentry.org/reports/
Rapport the Sentry : kleptocratic boom 2023


