
En revenant sur l’évolution du droit successoral tunisien, la haute magistrate Jaouida Guiga a rappelé, lors d’une conférence présentée mardi 10 mars à l’espace culturel Al Jazia, que Bourguiba puis Ben Ali ont posé des jalons décisifs pour protéger les femmes contre la discrimination successorale. Du mécanisme du « Rad » aux réformes sur la donation, ces avancées ont permis de corriger des inégalités structurelles.
Bourguiba, l’architecte d’un droit successoral plus juste
Dans son intervention, Jaouida Guiga a rappelé que Habib Bourguiba, fidèle à sa vision moderniste, a très tôt identifié les failles du droit successoral traditionnel.
L’article 143 du Code du Statut Personnel, dans sa version de 1959, prévoyait qu’une fille unique sans héritier agnatique n’héritait que de la moitié de la succession. Le reste revenait… au Trésor public.
Pour Bourguiba, cette situation était intenable.
Comment promouvoir l’émancipation des femmes, leur autonomie économique, leur participation au développement national, tout en les privant de leur propre héritage ?
Il a donc introduit un mécanisme révolutionnaire : le Rad, ou restitution.
Ce que change le Rad :
- une fille unique sans autre héritier reçoit sa moitié légale, puis récupère le reste grâce au Rad : elle hérite donc de la totalité de la succession ;
- deux filles ou plus sans héritier mâle reçoivent les deux tiers, puis se partagent le tiers restant par le même mécanisme ;
- seule exception : les époux, dont les parts restent fixes.
Ce correctif juridique a permis de neutraliser une discrimination fondée sur le sexe, tout en restant dans le cadre du droit successoral tunisien.
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Ben Ali : la donation comme outil de protection patrimoniale
Sous la présidence de Zine El Abidine Ben Ali, les droits successoraux des femmes ont été renforcés par un autre levier : la donation avec transfert immédiat de propriété.
Cette réforme a permis :
- d’enregistrer les donations à la Conservation foncière ;
- de sécuriser juridiquement les transferts ;
- d’éviter les contestations post-mortem et de contourner les pressions familiales qui poussaient certaines femmes à renoncer à leurs droits.
Les articles 200 à 213 du Code des Obligations et des Contrats encadrent ces transferts, tandis que les articles 171 à 199 du CSP régissent la donation elle-même.
La loi n°2006-69 a même exonéré les donations entre ascendants, descendants et époux, encourageant un partage équitable du patrimoine.
Ben Ali a ainsi consolidé un outil juridique permettant aux familles de protéger les filles de la spoliation successorale, en leur transférant des biens de leur vivant.
Un arsenal juridique solide… mais une réalité encore discriminatoire
Malgré ces avancées historiques, Jaouida Guiga rappelle que la discrimination successorale persiste, surtout dans les zones rurales.
Le prétexte religieux est souvent invoqué pour pousser les femmes à renoncer à leurs droits, alors même que la Constitution interdit la discrimination, les traités internationaux ratifiés par la Tunisie priment sur la loi interne et les mécanismes comme le Rad ou la donation existent pour les protéger.
Le problème n’est plus juridique : il est social, culturel et institutionnel.
Bourguiba a posé les fondations, Ben Ali a consolidé l’édifice, et le droit tunisien offre aujourd’hui aux femmes des garanties successorales parmi les plus avancées du monde arabe. Mais un droit non appliqué reste un droit théorique.
Tant que la spoliation successorale continuera de prospérer dans le silence, la Tunisie se privera non seulement d’un principe de justice, mais aussi d’un levier essentiel de développement économique et social.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
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- Réforme Bourguiba : Introduction du mécanisme du “Rad” (restitution) pour permettre aux filles d’hériter de la totalité du patrimoine en l’absence d’héritier mâle.
- Réforme Ben Ali : Exonération fiscale des donations (Loi 2006-69) pour encourager le transfert patrimonial du vivant des parents.
- Protection juridique : Le Code des Obligations et des Contrats sécurise les donations pour éviter les spoliations familiales.
- Paradoxe tunisien : Un arsenal législatif parmi les plus avancés du monde arabe, mais une application freinée par les traditions.
- Enjeu économique : La spoliation des femmes prive le pays d’un levier de développement et de justice sociale majeur.


