La multinationale allemande Bayer ambitionne d’accélérer l’introduction de solutions numériques, biologiques et de bonnes pratiques agricoles dans un marché tunisien estimé à 44 millions d’euros.

Bayer LogoLors d’une table ronde organisée à Tunis mercredi 11 mars, Bayer Afrique du Nord a détaillé sa stratégie pour accompagner l’agriculture tunisienne face aux défis climatiques, économiques et réglementaires.

Présente dans le pays depuis plus de 30 ans, la division Crop Science entend consolider son rôle de partenaire technologique, tout en élargissant son portefeuille vers les biostimulants, les biosolutions et l’agriculture numérique.

Un groupe mondial aux ambitions régionales affirmées

Bayer, présent dans plus de 55 pays et réalisant plus 45 milliards d’euros de chiffre d’affaires mondial, structure ses activités autour de trois divisions : Pharmaceuticals, Consumer Health et Crop Science. En Afrique du Nord, la division agricole pèse 46,4 millions d’euros de chiffre d’affaires et s’appuie sur un hub régional basé à Casablanca, avec 45 à 46 collaborateurs dédiés.

« Notre mission est claire : la santé pour tous et la faim pour personne. Cela implique d’innover pour produire plus, mais avec moins d’intrants », a rappelé Amina Dussud, directrice générale de Bayer Afrique du Nord.

Tunisie : un marché plus petit mais techniquement exigeant

Le marché tunisien des produits phytosanitaires est estimé à 44 millions d’euros, loin derrière le Maroc (100–110 millions) et l’Algérie (90 millions). Mais la Tunisie se distingue par une forte technicité, notamment dans les céréales, l’oléiculture et certaines filières d’export comme les dattes et l’huile d’olive.

Bayer y est implanté depuis 1994, après plusieurs décennies de présence via des distributeurs. L’entreprise y commercialise plus de 50 produits homologués, auxquels s’ajoutent 15 produits en cours d’homologation, dont plusieurs biosolutions.

Former, accompagner, sécuriser : un travail de terrain massif

BAYAR EquipeL’un des axes majeurs de Bayer Tunisie est la formation aux bonnes pratiques agricoles.
Chaque année, l’entreprise forme plus de 2.000 agriculteurs, techniciens et opérateurs, un chiffre significatif dans un pays qui compte environ 500.000 agriculteurs.

Les équipes ciblent particulièrement les opérateurs de terrain — chauffeurs de tracteurs, ouvriers agricoles, applicateurs — souvent oubliés des programmes de formation classiques.

« On parle leur langage, on leur montre les risques réels, et on leur fournit gratuitement des équipements de protection. Les résultats sont visibles immédiatement », explique la responsable du bureau tunisien, Hanen Chabaane.

Une anecdote citée lors de la rencontre illustre cet impact : un chauffeur formé le matin même a été aperçu quelques heures plus tard utilisant pour la première fois des gants de protection.

Recherche appliquée et partenariats institutionnels

Bayer collabore activement avec les centres techniques (pomme de terre, agrumes, grandes cultures), les instituts de recherche, et les universités (INAT, ISA Chott-Mariem, etc.).

Ces partenariats permettent :

  • de tester localement les innovations avant leur lancement ;
  • d’adapter les doses et protocoles aux conditions tunisiennes ;
  • de suivre l’évolution des maladies et ravageurs ;
  • d’accompagner les autorités dans la veille réglementaire.

Le programme Safe U Ambassador, lancé avec l’INAT, forme les étudiants aux bonnes pratiques et envoie chaque année un lauréat en stage technique au siège de Bayer en Allemagne.

Biologiques, biostimulants et lutte intégrée : une transition progressive

La Tunisie amorce à peine l’intégration des biologiques et biostimulants, mais Bayer prévoit une forte croissance de cette gamme.

Toutefois, la firme rappelle que les produits biologiques ne remplacent pas totalement les solutions conventionnelles :

« Le biologique aide, mais il ne permet pas de produire autant. C’est comme comparer une tisane à un antibiotique », explique Hanen Chabaane, soulignant la nécessité d’une lutte intégrée combinant pratiques culturales, solutions biologiques et produits chimiques utilisés de manière raisonnée.

L’agriculture numérique : un chantier stratégique

Bayer prépare l’introduction en Tunisie de solutions d’agriculture numérique, déjà opérationnelles au Maroc et en Europe :

  • outils d’aide à la décision ;
  • capteurs de résidus ;
  • imagerie satellitaire (FieldView) ;
  • optimisation des intrants.

L’objectif : produire plus avec moins.

Une stratégie d’ancrage durable dans un marché en mutation

Au‑delà des chiffres et des technologies, Bayer cherche aujourd’hui à s’imposer comme un partenaire durable de l’agriculture tunisienne. La multinationale allemande met en avant son engagement pour la sécurité alimentaire et la résilience climatique, un discours qui résonne particulièrement dans un pays confronté à la rareté de l’eau et à la pression sur les rendements. En apportant des solutions technologiques, en formant des milliers d’agriculteurs et en promouvant des pratiques plus respectueuses des sols, Bayer nourrit l’ambition de devenir un acteur incontournable de la modernisation agricole.

Mais l’enjeu est double : contribuer à la transformation du secteur tout en consolidant sa propre position dans un marché stratégique du Maghreb. Entre innovation, influence institutionnelle et quête de durabilité, Bayer avance ainsi sur une ligne de crête où se croisent intérêts économiques et promesses de transition agricole. Une équation que la Tunisie devrait continuer à observer avec lucidité — et dont elle peut tirer profit si elle parvient à renforcer, en parallèle, ses propres capacités locales.

La Tunisie, malgré la taille modeste de son marché, apparaît ainsi comme un laboratoire régional où Bayer peut tester de nouveaux modèles d’accompagnement et de proximité dans un contexte de mutation profonde des systèmes agricoles.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Marché cible : 44 millions d’euros en Tunisie pour les produits phytosanitaires.
  • Stratégie : Transition vers les biosolutions et l’agriculture numérique (FieldView).
  • Formation : 2 000 agriculteurs et techniciens formés annuellement par Bayer Tunisie.
  • Partenariats : Collaboration étroite avec les instituts de recherche (INAT, centres techniques).
  • Vision : “La santé pour tous, la faim pour personne” via une réduction de l’empreinte des intrants.