En mêlant broderie ancestrale, recyclage textile et design contemporain, TRIIIZA incarne une nouvelle voie pour l’artisanat tunisien. Jihene Souabni, fondatrice défend une création éthique et intemporelle, où chaque pièce raconte une histoire de transmission, de responsabilité et d’innovation, tout en valorisant le “Made in Tunisia” sur la scène internationale.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans le patrimoine tunisien pour vos créations ?
Ce qui m’inspire le plus, ce sont les savoir-faire transmis de génération en génération, en particulier la broderie artisanale. Ces techniques portent une mémoire, un rythme et une sensibilité qui dépassent la simple esthétique. Elles racontent une histoire, un geste, de la patience. C’est cette profondeur que j’essaie de préserver tout en la réinterprétant, également les objets du quotidien qui n’étaient pas pensés comme “design” mais comme nécessaires. C’est cette simplicité fonctionnelle, souvent invisible, que j’essaie de traduire dans mes créations.
Comment transformez-vous des techniques ancestrales de broderie en pièces modernes et originales ?
Je pars toujours de la technique traditionnelle comme base, je cherche à en extraire une logique, un rythme, une intention, ensuite, je la déplace vers des formes, des usages et des volumes contemporains.
L’idée c’est de faire évoluer l’artisanat naturellement, de façon harmonieuse avec les besoins et les codes actuels. Cela passe par le choix des matières, des coupes épurées et des pièces pensées pour un usage quotidien.
Quelle est la pièce de votre collection qui incarne le mieux votre vision de TRIIIZA ?

Cette pièce reflète mon approche : transformer des objets du quotidien en créations porteuses de sens et durables, tout en préservant le patrimoine et le savoir-faire local.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec des fibres naturelles et des matériaux recyclés ?
Ce choix est venu naturellement. Après mes études de stylisme, je ne me voyais pas adopter un modèle de production textile polluant et excessif. Mon engagement écologique repose principalement sur l’utilisation de chutes textiles et de restes de coupes issus de la confection de vêtements.
Ces matières, souvent considérées comme des déchets, représentent pour moi un potentiel créatif important. Ce choix éthique permet de réduire le gaspillage tout en donnant naissance à des pièces uniques, produites en quantités limitées.
Comment concilier esthétique et durabilité dans vos créations ?
La durabilité commence dès la conception. Travailler avec des chutes impose une réflexion sur les formes, les assemblages et la longévité des pièces, les contraintes liées aux matières disponibles m’obligent à repenser les designs, à travailler des pièces intemporelles et à privilégier la qualité plutôt que la quantité. L’objectif est de créer des produits bien finis et pensés pour durer, sans compromis sur l’esthétique.
Quels défis rencontrez-vous pour maintenir une production respectueuse de l’environnement en Tunisie ?
Les défis principaux sont l’accès irrégulier aux matières recyclées, le coût de certaines fournitures responsables et l’absence de filières structurées pour le textile durable. Cela demande beaucoup d’adaptation, de temps et de rigueur, surtout à petite échelle, mais cela fait aussi partie du processus d’apprentissage et d’amélioration continue de la marque.
Vos sacs banane et couffins brodés sont très originaux : comment est née l’idée de revisiter ces objets du quotidien ?

En associant le denim recyclé à la broderie, je cherche à transformer un vêtement usé en une pièce fonctionnelle, contemporaine et expressive, tout en conservant une forte dimension artisanale.
Quelle place accordez-vous aux chutes de tissu et au recyclage dans votre processus créatif ?
Les chutes de tissu sont au cœur de mon processus créatif. Une grande partie des collections commence par la matière disponible. Le design s’adapte à la ressource, et non l’inverse.
Cela permet de réduire les déchets et de travailler dans une logique de circularité.
Comment voyez-vous l’avenir de l’artisanat tunisien face aux enjeux de la mode durable ?
Je pense que l’artisanat tunisien a un rôle clé à jouer dans la mode durable. Il possède déjà des valeurs de lenteur, de qualité et de transmission, à condition d’être accompagné, structuré et surtout respecté.
Il doit évoluer sans se folkloriser. L’enjeu aujourd’hui est de l’accompagner vers plus de visibilité, de structuration et d’innovation, répondre aux attentes d’un marché conscient, local comme international. Sans le dénaturer.
- Ministère du Tourisme et de l’Artisanat (Tunisie)
- Plateforme de la Mode Circulaire (International)
- Economie Verte
- GreenTech
- LA TUNISIE QUI GAGNE
Quel message souhaitez-vous transmettre à travers TRIIIZA aux jeunes designers tunisiens ?
Qu’il est possible de créer autrement, sans copier des modèles industriels ni renier son identité. La lenteur, la cohérence et l’éthique peuvent devenir des forces, pas des faiblesses.
Comment vos créations peuvent-elle contribuer à valoriser l’image du “Made in Tunisia” à l’international ?
En montrant un visage sincère et exigeant de la création tunisienne : ni folklorique, ni standardisée. Chaque pièce raconte une histoire de savoir-faire, de responsabilité et de design intemporel.
Quels sont vos projets futurs pour TRIIZA: nouvelles collections, collaborations, exportation ?
Je souhaite continuer à développer de nouvelles collections, renforcer les collaborations avec des artisans, structurer davantage la marque et explorer progressivement l’export, notamment à travers des partenariats et des plateformes internationales.
Quels obstacles administratifs ou réglementaires avez-vous rencontrés en lançant TRIIIZA ?
Comme beaucoup de jeunes marques, TRIIIZA évolue dans un cadre administratif qui demande de l’adaptation et de la patience. Ces étapes font partie intégrante du parcours entrepreneurial
Comment l’environnement institutionnel tunisien soutient — ou freine — les initiatives d’artisanat durable ?
Il existe aujourd’hui des programmes et des initiatives intéressantes pour accompagner les créateurs. Ces dispositifs constituent une base encourageante, même si l’écosystème reste en évolution.
Quelles réformes ou mesures faciliteraient, selon vous, la vie des jeunes créateurs et entrepreneurs dans ce secteur ?
Un accompagnement simplifié, des dispositifs adaptés aux micro-entreprises créatives et écoresponsables, et une meilleure reconnaissance du travail artisanal.
Avez-vous eu recours à des financements externes ou à des levées de fonds pour développer TRIIIZA?
TRIIIZA s’est développée principalement de manière progressive, avec des programmes d’accompagnement plutôt que de lourdes levées de fonds.
Quels sont les principaux défis pour convaincre des investisseurs de soutenir un projet artisanal et écologique ?
Le principal défi est de démontrer que l’artisanat durable peut être à la fois porteur de sens et économiquement viable puisque l’artisanat durable demande du temps, ce qui peut aller à l’encontre de la logique de rentabilité.
Pensez-vous que l’artisanat durable peut devenir un secteur attractif pour les fonds d’investissement en Tunisie et à l’international ?
Oui, à condition qu’il soit bien structuré et qu’il s’inscrive dans une vision à long terme. La demande pour des produits responsables est en constante évolution, et l’artisanat a toute sa place dans cette dynamique.
Entretien initié par Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Identité : TRIIIZA, marque tunisienne alliant broderie ancestrale et upcycling.
- Innovation : Utilisation de jeans recyclés et de chutes de tissus pour des accessoires contemporains (bananes, couffins).
- Distinction : 2ème prix du meilleur produit écoresponsable tunisien pour son couffin brodé.
- Vision : Un modèle de production “slow fashion” opposé aux standards polluants de l’industrie textile.
- Objectif : Structurer la marque pour l’exportation et valoriser le savoir-faire local sans le dénaturer.


