Doutes sur la cession de Carthage Cement à un partenaire stratégique ?

Plus de dix mois après l’ouverture, le 22 juin 2021, des plis relatifs à l’appel d’offres lancé par les actionnaires majoritaires de Carthage Cement, Holding Al Karama et Bina Corp., pour la cession à un partenaire stratégique de 58,2% du capital du cimentier, les autorités tunisiennes n’ont pas encore statué sur l’acceptabilité ou non des résultats de cette adjudication.

Pour mémoire, c’est le consortium Boureima Ouedraogo (Burkina Faso) et la Société internationale d’investissement (CIM METAL GROUP – Burkina Faso) qui ont présenté la meilleure offre financière, soit 237 millions de dinars tunisiens (MDT) contre une valeur théorique de 200 MDT.

Ce retard a un double impact négatif. Il génère le flou et l’indécision auprès des boursicoteurs et donne une très mauvaise image du site Tunisie auprès des investisseurs étrangers.

L’Etat tenté de maintenir sa participation au capital

Selon certains observateurs, le gouvernement tunisien étudierait même, sérieusement, l’abandon du scénario de cession et maintenir le statuquo. L’Etat, devenu actionnaire par accident dans le capital de Carthage Cement par l’effet des confiscations, en 2011, des biens mal acquis de l’ancien président de la République, Ben Al, et son entourage, serait appâté par la préservation d’une participation au capital de ce joyau de l’industrie tunisienne.

Plusieurs facteurs auraient encouragé le gouvernement à abandonner le projet de cession. Le premier consiste en l’assainissement avec succès de cette entreprise ingouvernable depuis 2015, en raison de moult problèmes (pertes faramineuses, surendettement, effectif pléthorique…).

Le cimentier est parvenu à se mettre à flots à la faveur d’une augmentation de son capital de 171 MDT à 343 MDT, ce qui a servi, entre autres, à réduire de 30% le taux de son endettement et à le rééchelonner, la réduction de son effectif de 1 200 à 800 personnes, et la bonne qualité de son produit qui lui a permis de performer à l’export.

Mieux, en remportant une partie des procès qu’il a intentés contre des parties malveillants pour surfacturation, le cimentier, va bénéficier de dédommagements significatifs. La cour d’appel a émis un jugement, en date du 15 novembre 2019, condamnant solidairement les parties : FLS Smith, Prokon, Ekon (constructeurs de la cimenterie) ainsi que les actionnaires fondateurs Lazhar STA, Belhassen Trabelsi et un intermédiaire (représentant de la société FLS Smith en Tunisie) à la restitution de la somme de 30 millions d’euros à Carthage Cement au titre de l’affaire de surfacturation du coût de construction de la cimenterie.

Carthage Cement a porté cette affaire en cassation et a réclamé, en plus du montant en principal, les pénalités de retard et les dommages subis par la société dus à cette surfacturation. A noter que FLS Smith a admis les faits mais a affirmé que sa responsabilité été partielle et limitée à 2 millions d’euros.

Par ailleurs, Carthage Cement pourrait bénéficier d’autres dédommagements. Effectivement, un différend l’oppose actuellement à la société NLS (qui était en charge de l’exploitation et la maintenance de la cimenterie). Le cimentier réclame la prise en charge par NLS des frais liés à la maintenance qui auraient dû être réalisés par cette dernière avant le transfert de la cimenterie, et ce conformément aux termes du contrat liant les deux parties. Un cabinet d’audit international a été mandaté et a estimé le montant à restituer à 14 MDT, ce qui est loin d’être négligeable.

Le pari sur l’exportation

Le point d’orgue des facteurs qui ont permis à Carthage Cement de sortir la tête de l’eau, c’est indéniablement sa performance à l’export. Pour Brahim Sanâa, directeur général de l’entreprise, « la seule voie de salut pour un cimentier qui évolue dans un marché avec un excédent structurel de production par rapport à la consommation est de s’orienter vers l’exportation ».

Pour mémoire, la capacité de production de ciment installée en Tunisie est de 7 millions de tonnes dont 4 millions sont consommés en Tunisie et dont 2,2 millions de tonnes sont produits par Carthage Cement.

Les principaux marchés de Carthage Cement à l’export sont la Libye, l’Afrique subsaharienne et l’Europe.

En Libye, Carthage Cement compte 8 filiales en dépit d’une concurrence féroce des cimentiers turcs et égyptiens sur ce marché. En Europe, Carthage Cement est le seul cimentier en Tunisie qui fabrique des produits certifiés CE destinés au marché européen. Le cimentier a exploité cet atout pour lancer en Italie, dans la ville de Manduria en association avec son client Petrocem, une unité de broyage.

Entendre par-là qu’à partir de cette unité inaugurée récemment, Carthage Cement fabrique du ciment européen.

Sa percée sur le marché européen est illustrée par sa récente performance. D’après, les indicateurs d’activités du cimentier, au 31 mars 2022, son chiffre d’affaires à l’export a atteint 12 MDT, soit 32% d’augmentation par rapport à la même période de l’exercice 2021.

Cela pour dire au final qu’il y a là autant de performances qui expliquent pourquoi l’Etat tunisien serait tenté de maintenir sa participation dans le capital de Carthage Cement et de renforcer particulièrement des ressources en devises générées en plus par un très bel outil industriel. La tentation est légitime.

Certains partisans de ce scénario, en l’occurrence le maintien de la participation de l’Etat au capital de Carthage Cement, estiment que ce maintien va aider le cimentier à aplanir l’épineux problème foncier qu’il rencontre, à savoir le renouvellement, chaque année, de l’autorisation qui lui est accordée pour l’exploitation de la carrière.

Réagissant à cette tentation, certains néolibéraux du pays pensent que l’Etat n’a pas vocation à rester indéfiniment dans le capital de cette cimenterie.

Affaire à suivre.

Abou SARRA