La crise digitale prive le pays d’un appoint de croissance et de compétitivité. L’ennui est que la vision nationale pour le basculement digital existe. La volonté politique fait défaut. La transformation digitale n’est plus une option mais une obligation.

Faut-il rappeler que la Tunisie a abrité, en 2005, le Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) ! Quand on pense que la Tunisie a manqué d’intelligence pour aller vers la société de l’intelligence, on se dit quel gâchis ! Depuis 2011, on agite les plans et autres programmes du basculement digital du pays, en vain.

Comment expliquer la résistance au changement de l’administration ? Le risque d’une quelconque perte d’influence? A la dernière édition des Journées de l’entreprise de l’IACE, le quatrième panel de cette manifestation a été dédié à la question de percer le mystère sur l’atermoiement régulier de la transformation digitale dans le pays.

Et, l’intervention de René Tammist, ancien ministre de l’Entrepreneuriat et des IT d’Estonie, était très attendue, car son pays a été le premier au monde à avoir une digitalisation aussi avancée. C’est aussi le premier au monde à avoir déployé la technologie Blockchain.

 

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René Tammist est à la fois l’architecte et le maître d’œuvre de la digitalisation de l’Estonie. Alors, la physionomie du pays donne à rêver : 99% des prestations de l’administration sont en ligne. Les e-services sont disponibles sept jours sur sept.

A titre d’exemple, on peut se marier ou divorcer à toute heure du jour et de la nuit.

Près de 50% des votes se font en ligne. Les déclarations de revenu avec le fisc se font en moins de cinq minutes. On peut créer une entreprise ne moins d’une heure. La carte d’identité est déjà électronique.

Mais tout cela n’est pas nouveau pour nous. Le seul élément, en l’occurrence est que l’Estonie l’a fait alors que d’autres pays ne font que le planifier. Il est vrai que l’Estonie est une micro-géographie. Qu’importe, le pays est allé au tout digital.

Les autoroutes de l’information permettent aux plateformes de communiquer pour garantir une horizontalité. De plus, le pays programme d’aller encore plus loin vers l’espace de l’information et le tout est à l’épreuve du piratage. Sous peu, l’administration basculera vers l’intelligence artificielle. Les contacts avec l’administration se réduiront à trois ou quatre événements de vie, tels la naissance, le départ à la retraite ou un accidentel licenciement. Et toute la gestion se fera de manière prédictive.

Le e-learning y est poussé à l’extrême et le pays se classe 4ème au monde dans le système PISA. Les enfants sont familiarisés à la technologie dès le jardin d’enfants. C’est bien ce qui prédispose le pays à faire des Tiger Lips (des sauts de tigre) avec une jeunesse formée à l’impératif de compétitivité.

L’Estonie compte le double d’étudiants en sciences que la moyenne des pays de l’OCDE. Voilà au concret ce que peut rapporter la digitalisation avancée.

Et René Tammist d’asséner sans ménagement. La politique de digitalisation est d’abord et avant tout affaire de vision et de volonté. La technologie devient un élément de second ordre car on finit par y accéder. Faut-il que le pays du SMSI prenne exemple sur l’Estonie pour se décider à lancer sa digitalisation ?

Lors de ce panel, un sondage instantané a été réalisé auprès de l’auditoire. Le résultat est que la Tunisie ne manque pas de ressources. En revanche les structures nationales résistent au changement. Ajouter à cela que la volonté politique est bien en retrait. Or il est établi qu’il faut ancrer l’avenir du pays à son devenir digital.

Inde, le géant digital

Avec beaucoup de malice, Amit Malik, opérateur indien en IT et transformation digitale, relativisera le succès de l’Estonie en regard de celui de son pays, l’Inde. Il dira que l’Estonie compte 1,3 million d’âmes, alors que l’Inde en compte 1,3 milliard, soit mille fois plus.

Et, Amit Malik d’insister sur le rôle principal de la vision pour dire que si la vision est juste, son implémentation ne posera pas problème. Jugez-en par vous-même. En 20 ans, l’Inde est devenue cyber-pays. Il affirmera, avec audace, que Silicon Valley n’est pas un site géographique mais un état d’esprit puisque l’Inde est parvenue à le dupliquer.

L’Inde est en train de réaliser un projet de 100 villes Smart. Il existe 230 000 villes villages et localités en Inde qui sont connectées. Les services intelligents y sont accessibles via des kiosques dédiés rendant le service public accessible à tous.

L’agri up est opérationnel et les mercuriales sont actualisées en temps réel. En bout de course, les agriculteurs font leurs transactions en connaissance de toutes les tendances du marché des fruits et légumes avec une transparence totale.

Trois conditions pour réussir la digitalisation. Une infrastructure en ligne avec le volume des flux. Le système d’échanges en Inde enregistre 45 milliards de transactions par jour.

Il y aussi la gouvernance rapide, car celle-ci éradique tous les risques de corruption.

Et last but not least, l’innovation. En effet, l’innovation est particulièrement agissante quand il s’agit d’implémenter les grandes solutions qui sont disponibles et accessibles. Le plus délicat est de les acclimater au contexte local.

Bien entendu, dira Amit Malik, quand une stratégie est efficace, elle vous permet d’élaborer rapidement une feuille de route. Et point besoin de tout parachuter à la fois. D’abord et surtout sur de petits projets pilotes, c’est-à-dire des quick wins. Et la machine finira par s’emballer et prendre son régime de croisière.

Pourquoi la Tunisie trébuche-t-elle sur la voie de la digitalisation ?

Zoubeir Chaieb, PDG de AeTEch, entreprise cotée en Bourse et membre de l’IACE, prendra tout le monde de court en soutenant que le cas de la Tunisie est assez intriguant. Toutes les étapes cruciales ont été dépassées. Une vision existe, une feuille de route, également. Mais le grippage vient de l’absence de volonté politique. Et cela ne fait que perdurer depuis l’ancien régime. Au passage, il rappellera un des épisodes les plus fâcheux de l’acquisition de la technologie du GSM. Tous les plans étaient fin prêts, mais malgré cela, le passage au mobile a été retardé de plusieurs années nous faisant perdre de précieux millions de dinars pour la valorisation de la licence avec le premier opérateur télécom pour un problème de mauvaise coordination entre les ministères.

Le ministère de l’Intérieur avait bloqué le projet car il n’était pas équipé avec les dispositifs de sécurité et d’écoute pour la technologie GSM.

L’absence de réflexe d’horizontalité, et donc de gouvernance efficace, coûtera cher à l’économie du pays. Le pays était doté d’un réseau de communication interministérielle et, en 1995, un système de vision conférence a été développé et rien n’a abouti. En cause, cette absence d’horizontalité.

Anouar Maarouf, ministre des Technologies de la communication et de l’Economie numérique, présent lors du panel, s’est permis d’apporter quelques éclaircissements, mais sans trop convaincre.
Il soutient qu’il est abusif de simplifier la réalité technologique alors qu’elle est complexe. Le blocage entre départements ministériels est parfois réel mais insoluble.

Maarouf affirme que la solution pour la carte d’identité biométrique est prête. En revanche, le projet reste bloqué car le ministère de l’Intérieur souhaite accéder à la base des données biométriques, ce que la Ligue des droits de l’Homme refuse au nom des libertés individuelles.

L’urbanisation des sites des ministères poserait problème. Et c’est bien ce qui retarde la mise en route de l’identifiant unique dont la solution est prête.

On l’aura compris, l’intervention du ministre n’a fait que corroborer les opinions des divers intervenants : la volonté politique en faveur de la digitalisation fait défaut dans le pays.