IACE – 30e édition des JE : Les faits saillants!

Par : Tallel

 

Des Journées de l’entreprise, dont la 30e édition s’est déroulée à El Kantaoui à Sousse les 4 et 5 décembre 2015, on peut retenir un certain nombre de faits marquants.

Cette édition a été marquée par un nombre record de participants; on parle d’un millier de chefs d’entreprise, hommes d’affaires, et autres décideurs tunisiens et étrangers.

Un aréopage de 4 chefs d’Etat: le Tunisien, Béji Caïd Essebsi; l’Allemand, Christian Wulff; le Turc, Abdullah Gül; et le Chilien, Sebastian Pinera. C’est du jamais vu aux Journées de l’entreprise.

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Aucun membre du gouvernement de Habib Essid n’était présent, réellement –car le seul qu’on a vu mais de façon furtive, c’est Yassine Brahim. Là aussi, de mémoire de journaliste, on ne l’avait jamais vécu. Cette absence est d’autant plus regrettable que le sujet de cette année portait sur l’avenir économique de la Tunisie qui a besoin d’un dialogue pour asseoir une véritable vision d’avenir. De là à dire que les recommandations de ces journées risquent de ne pas être prises en considération par le gouvernement, il n’y a qu’un pas que nous nous permettons de franchir.

Quant au président de la République, Béji Caïd Essebsi, il a merveilleusement réussi sa sortie sur les Journées de l’entreprise. Au grand dam des esprits critiques et négatifs, le chef de l’Etat s’est montré un véritable chef d’orchestre, alerte et énergique, un leader en somme.

En effet, dans son discours oral –il a préféré laisser de côté celui que ses conseillers lui avaient écrit-, il s’est adressé à la fois aux Tunisiens et à l’étranger.

Ainsi, aux Tunisiens, il a saisi la tribune des Journées de l’entreprise pour décrire la situation du pays, depuis l’avènement de la révolution. BCE a rappelé, à demi-mot, que la convocation d’élections pour la Constituante n’était pas la bonne méthode qui soit. «Ce n’était pas ma préférence», a-t-il déclaré.

Il a également justifié l’absence de «bons rendements» du gouvernement actuel par le fait que ce dernier a trouvé une montagne de problèmes (juridiques, économiques, sociaux, environnementaux…) auxquels il ne s’attendait pas.

A propos des critiques faites à son encontre concernant ses différentes initiatives, BCE a fourni d’amples explications.

D’abord, concernant son initiative de la réconciliation économique nationale, il a souligné qu’il s’agit ni plus ni moins que de décanter l’imbroglio juridique autour des hommes d’affaires accusés de corruption, convaincu de la nécessité de trouver une solution juridico-économico-politique à ce dossier. Autrement dit, une porte de sortie à même de relancer la machine économique de la Tunisie.

Concernant son intervention sur la crise au sein du mouvement Nidaa Tounes, il a révélé qu’il a reçu plusieurs appels téléphoniques des partenaires économiques et financiers étrangers qui lui demandaient des éclaircissements sur ce qui se passe dans notre pays. De ce fait, «je suis intervenu parce que les problèmes de Nidaa sont devenus un sujet national et non plus un problème interne à ce parti politique», a-t-il déclaré.

A ceux qui l’ont critiqué indiquant qu’il est allé au-delà de ses prérogatives constitutionnelles, il leur a mis en demeure de le prouver. Car, «s’il y a une matière que je maîtrise, c’est bien celle du droit». Paroles de juriste.

Ensuite, à l’adresse des étrangers, il a évoqué le terrorisme, en général, et de Daech, en particulier, qui n’épargnent aucun pays, aucune ni aucun pays région du monde, il n’a pas manqué de rappeler aux Occidentaux, qui font de la Syrie la solution, que la Libye ne doit pas oubliée. Et ce ne sont pas les Tunisiens en général, et les chefs d’entreprise en particulier, que le contrediront.

Quid des chefs d’Etat étrangers présents?

De l’Allemand Christian Wulff et du Chilien Seabstian Pinera, on retiendra deux phrases importantes.

En effet, à propos des réformes, Wulff dira que le salut de la Tunisie passe par des réformes profondes et intelligentes. Et à l’opinion répandue selon laquelle les Arabes, pour justifier leur manque de développement, disent souvent que «vous avez les meilleures montres du monde, mais nous, nous avons le temps», Wulff a répondu par une boutade imparable: «la Tunisie n’a plus de temps». Entendre par-là que nous ne devons plus attendre pour engager des réformes. En tant qu’Allemand, Wullf sait de quoi il parle.

Au banc de la communauté internationale après la Seconde Guerre mondiale (1945), les Allemands s’étaient résolus à fonder une économie solide, performante… Cela ne pouvait passer que par des grandes réformes, aussi profondes qu’intelligentes.

Puis, après la réunification des deux Allemagnes, il fut impératif d’approfondir encore plus les réformes. Avec des sacrifices au passage, nécessaires. Le résultat on le sait.

Dans ce même ordre d’idées, le Chilien Pinera, ayant hérité d’une société inégalitaire après le départ de Pinochet, s’était attelé à corriger les erreurs du dictateur. C’est ainsi qu’il engagea des réformes afin de mettre en place un développement inclusif.

Et les autres…

Jean-Pierre Raffarin 

«Les 35 heures françaises sont sans doute le seul brevet au monde dont personne n’en veut, même offert gratuitement», dira Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre français.

«La Tunisie et la France sont des frères de douleur (attentats terroristes) et frères d’espoirs», soulignera Raffarin.   

A propos des réformes, il admet que, mondialisation oblige, les réformes s’imposent à tous les pays, toutefois, il n’y a pas que des réformateurs, il y a aussi des conservateurs, selon Raffarin qui faisait allusion aux socialistes en France, mais cela peut s’appliquer également à la Tunisie avec nos populistes de tous poils.

Ceci étant, il reste convaincu que la démocratie est la ligne directrice du progrès, aidée par une société civile active et agissante.

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Wided Bouchamaoui

Comme l’on pouvait s’y attendre, la présidente de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), Wided Bouchamaoui, n’a parlé que de l’entreprise.

D’abord, elle estime –personne ne la contredira- qu’il ne peut y avoir d’entreprise sans salarié, mais il n’y a pas non plus de salarié sans entreprise. Donc, jamais l’un sans l’autre.

Elle regrette que l’entreprise, pourtant socle de la richesse du pays, soit diabolisée, vilipendée, décriée voire dénigrée à longueur de journées dans notre pays.

A propos des négociations salariales entre l’UTICA et l’UGTT, Bouchamaoui a réaffirmé la nécessité du dialogue entre les deux structures, mais a insisté sur le fait que ce dialogue doit être transparent, démocratique; soulignant le refus catégorique de la centrale patronale de tout diktat ou conditionnalité dans les négociations sociales.

Ensuite, elle dit clairement que certaines entreprises sont dans une situation qui ne leur permet pas d’augmenter les salaires de leurs employés. Il faudra donc s’y faire.

Elle rappellera que les jeunes qui se sont révoltés en 2010-2011 réclamaient liberté et dignité, mais la patronne de l’UTICA demeure convaincue qu’il ne peut y avoir de dignité sans travail. Elle appelle à faire du facteur travail un vecteur d’émancipation et de dignité.

Enfin, elle reconnaît un déficit de communication de la part de l’UTICA, mais également de la part de l’Etat.

Fayçal Derbel

Avant de promulguer une loi, il faut analyser son impact, selon Fayçal Derbel. C’est ce qu’il a appelé par faire une AIR –pour Analyse de l’impact de la réglementation.

A propos des réformes, à l’instar d’autres analystes, il se demande s’il faut réformer ou jouer au pompier aujourd’hui. En tout état de cause, la tâche semble colossale, malheureusement à cause d’une nonchalance caractérisée et un manque de volonté politique manifeste.

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Pour preuve, Derbel donne l’exemple du code d’investissement. Il a rappelé que l’IACE, à l’issue des Journées de l’entreprise de 2012, avait soumis au gouvernement un projet de code d’investissement. Trois ans après, la Tunisie n’a toujours pas de code d’investissement. Et cela risque de perdurer, car Derbel pense que le projet de code d’investissement qui vient d’être soumis à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) s’apparente beaucoup plus à une «charte qu’à un code d’investissement». On est mal barrés, diraient les plus sceptiques.

Anthony O’Sullivan, directeur de la division pour le développement du secteur privé au sein de l’OCDE

Il a axé son intervention sur la législation du travail et sur les réformes…

Concernant le droit du travail, il estime que la législation tunisienne a créé une dualité négative, CDD vs CDI. Sur ce point, il appelle la Tunisie à mettre en engager des réformes claires et comprises par tous sans détruire la qualité.

Toujours dans cet ordre d’idées, O’Sullivan estime nécessaire, pour la Tunisie, d’asseoir une véritable politique de stage pour les étudiants et autres demandeurs d’emploi.

Sur un autre volet, il dira que les complexités administratives impactent davantage les PME-TPE que les grosses entreprises. Cependant, qu’elle soit grande, moyenne ou petite, l’entreprise a beaucoup plus besoin des règles claires et simples que d’aide.

Par expérience, O’Sullivan établit un lien direct entre complexité administrative et corruption. Selon lui, plus la machine administrative est complexe, plus il y a d’actes ou de phénomènes de corruption.

A propos des réformes, il souligne également la nécessité d’intégrer davantage d’égalité dans la représentativité en matière de discussion sur les réformes: plus de femmes, plus de secteurs (agriculteurs, grandes et petites entreprises, commerçants…).

Pour coller au thème des Journées de l’entreprise, il dira que la vision est aussi une question de méthodes.

Enfin, il semble très optimiste pour la Tunisie en matière de réformes. Il va même jusqu’à prédire que notre pays «risque d’enregistrer un record historique mondial en matière de réformes simultanées –politiques et économiques. En quatre ans, la Tunisie est parvenue à accompli beaucoup de choses».

Abdelwaheb El Kebsi, directeur du Moyen-Orient et de l’Afrique au Centre des projets internationaux privés (USA)

A propos des réformes, il estime nécessaire d’impliquer le secteur privé dans le dialogue compte tenu de son expérience et sa célérité, il connaît ce qu’il faut pour l’entreprise. Autrement dit, les réformes ne doivent pas être pensées entre les quatre murs de l’administration.

Il a également rappelé que l’investisseur étranger a besoin de connaître la réglementation des affaires, qui doit de ce fait être simple, claire et précise. Il faut donc un cadre réglementaire qui s’adapte à tous les types d’investisseurs.

A propos de la transition tunisienne, Alkebsi a rappelé ce disent les responsables américains: la Tunisie est la meilleure chance de réussite des transitions démocratiques dans la région du monde arabe. Si elle échoue ici, cela signifie qu’elle ne réussira nulle part ailleurs. Donc, il faut qu’elle marche, on n’a pas le droit d’échouer.

Ahmed El Karm

Il a basé son intervention sur 4 axes : Innovation, liberté d’action, TIC et développement durable.

En 2050, plus de 50% des emplois dans leurs formes actuelles auront disparu. Certains grands stratèges parlent de «destructions créatrices», rappelle M. El Karm.

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El Karm considère que l’innovation est le moteur du développement. Voilà pourquoi il a évoqué le concept de «destructions créatrices» cher aux grandes entreprises technologies.

Concernant la liberté, El Karm estime que les partenaires étrangers doivent sentir et même être convaincus que nous sommes libres dans nos actions.

Concernant les technologies, il a évoqué «la vallée de la mort» chère à Bill Gates, pour signifier que le développement des technologies nous permettra de traverser cette vallée de la mort.

Et enfin, le « développement durable». Inutile de dire que la Tunisie fait partie des pays à haut risque en matière du réchauffement climatique lequel réchauffement engendrait la disparition de certaines de nos îles.

A propos du marché parallèle, il a rappelé un chiffre qui fait froid dans le dos: celui-ci occupe 50% de l’économie tunisienne, avec l’inconvénient qu’il n’a pas de représentativité officielle; même si Ahmed Bouzguenda ne semble pas d’accord avec lui sur ce manque de représentativité, puisque lorsque Moncef Bey –l’espace qui symbolise le du marché parallèle en Tunisie- a brûlé il y a de cela quelques années, ses représentants ont été reçus par des responsables officiels, c’est-à-dire qu’ils ont des porte-paroles, a-t-il expliqué.

En tout cas, il va falloir trouver des solutions. D’ailleurs, El Karm pense que cela peut se faire en référant à des pays comme le Sénégal.

A propos du terrorisme, El Karm demande à ce qu’on ne confonde pas vitesse et précipitation, car son éradication nécessitera beaucoup de temps et donc d’argent. «On ne parviendra pas à bout du terrorisme en un ou deux ans».

El Karm a également souligné l’absence d’audace en Tunisie ces dernières, rappelant qu’il y en a eu pourtant deux qui ont été salutaires pour la Tunisie. Dans les années 70, Hédi Nouira, alors Premier ministre, avait pris la décision de créer la loi 72-38, ce fut difficile mais il réussit à l’imposer. On connaît les résultats pour la Tunisie en termes économiques et d’emplois.

Au milieu des années 80, plus précisément en 1986, ce fut au tour de Rachid Sfar, alors Premier ministre, de prendre une autre décision, en l’occurrence le PAS –pour Programme d’ajustement structurel.

A propos du Partenariat public-privé, El Karm pense que pour le réussir il faudra trois choses: une administration forte, des entreprises fortes et des banques capables de financer des grands projets.

Dans le public présent, on a également entendu ceci: 43% des employés dans les entreprises tunisiennes travailleurs contre leurs entreprises, c’est-à-dire qu’ils n’aiment pas leurs entreprise, alors qu’au niveau mondial ce taux de manque d’amour n’est que de 25%.

Ensuite, un intervenant a souligné que la société civile tunisienne ne joue pas réellement le rôle qui est le sien pour des considérations idéologiques.