
Un village entre la mer et les collines
Il y a des villages que l’on découvre d’abord par leur paysage. Borj Essalhi, au nord du Cap Bon, appartient à cette catégorie : une côte rocheuse, des embarcations de pêche, des reliefs ouverts sur la Méditerranée et, sur les hauteurs, des éoliennes qui dessinent une silhouette inhabituelle.
Situé dans la délégation d’El Haouaria, dans le gouvernorat de Nabeul, ce petit village demeure à l’écart des grands circuits touristiques qui ont fait la réputation du littoral tunisien.
La géographie contribue à son caractère particulier. Coincé entre la mer et les collines, Borj Essalhi entretient avec son environnement une relation étroite. Ici, le littoral n’est pas seulement un paysage à contempler : il constitue une ressource économique, un héritage familial et une composante essentielle de la vie locale.
Mais derrière ce décor méditerranéen se trouve un territoire dont l’isolement a longtemps pesé sur le quotidien des habitants.
La pêche, une histoire de familles
À Borj Essalhi, la mer demeure l’une des principales sources de subsistance. Les petites embarcations et les filets témoignent d’une pratique artisanale transmise au fil des générations.
Dans un reportage publié en juillet 2024 par The National, le journaliste Ghaya Ben Mbarek raconte notamment le parcours de Jmayl Malekh et de son épouse Safia, un couple qui pratique la pêche ensemble depuis de nombreuses années.
Leur histoire illustre la place du travail familial dans cette économie côtière, où les prises dépendent des conditions de pêche et où les possibilités de diversification restent limitées.
L’activité est suffisamment importante pour avoir suscité des démarches d’organisation professionnelle. En février 2021, un projet d’accompagnement des petits pêcheurs, baptisé ENSAMBLE, avait été présenté afin de renforcer leur représentation et de favoriser des pratiques durables.
L’enjeu dépasse la seule pêche. Il concerne la capacité des habitants à défendre leurs intérêts, à améliorer leurs moyens de subsistance et à participer aux décisions touchant leurs ressources.
Une communauté qui a développé ses propres gestes
Borj Essalhi possède une autre singularité, moins visible que ses paysages : l’importance de la communication gestuelle dans la vie de certaines familles.
Plusieurs reportages ont documenté la présence notable de personnes sourdes dans le village. Une enquête d’Al Jazeera publiée en juin 2021 évoque également des pratiques gestuelles développées localement et partagées dans la communauté.
Cette particularité mérite d’être racontée autrement qu’à travers l’expression réductrice de « village du silence », parfois employée dans les médias.
La surdité ne signifie pas absence de communication. Les échanges par les signes, les expressions du visage et les gestes constituent des moyens d’interaction et de participation sociale.
Il reste toutefois à documenter scientifiquement les caractéristiques linguistiques de ces pratiques et leur éventuelle autonomie par rapport aux autres langues des signes.
Au-delà de cette singularité, les témoignages recueillis par plusieurs médias soulignent des difficultés plus concrètes : l’accès à l’emploi, les possibilités de formation et l’intégration professionnelle des personnes handicapées.
Borj Essalhi pose ainsi une question qui dépasse ses frontières : comment permettre à une petite communauté de préserver ses liens sociaux tout en bénéficiant des mêmes perspectives économiques que le reste du pays ?
Les éoliennes, entre ambition nationale et tensions locales
Les éoliennes constituent aujourd’hui l’un des éléments les plus reconnaissables du paysage autour de Borj Essalhi.
Le parc de Sidi Daoud occupe une place particulière dans l’histoire énergétique tunisienne. La première étape du projet est entrée en service en 2000, marquant les débuts de la production éolienne à grande échelle dans le pays. D’autres étapes ont suivi en 2003 et 2009.
Pour la Tunisie, cet équipement représentait une avancée dans la diversification des sources de production électrique.
Pour une partie des habitants, son implantation a cependant été associée à des tensions concernant l’utilisation des terres, les nuisances alléguées et l’accès à l’électricité.
En 2021, des habitants ont exprimé leurs revendications à l’occasion de discussions avec la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG). L’entreprise a contesté plusieurs accusations et défendu la régularité des accords fonciers conclus.
Cette histoire rappelle qu’une infrastructure de transition énergétique ne se résume pas à sa puissance installée. Son acceptation dépend aussi des conditions de réalisation, des relations avec les riverains et de la place accordée aux besoins locaux.
Les éoliennes racontent donc deux histoires parallèles : celle d’un pays qui cherche à exploiter ses ressources renouvelables et celle d’une communauté attentive aux conséquences de ces projets sur son territoire.
Un potentiel de découverte à préserver
Borj Essalhi possède plusieurs atouts pour intéresser les amateurs de destinations discrètes : un environnement côtier caractéristique du Cap Bon, des traditions de pêche et une histoire humaine singulière.
Sa situation dans une région tournée vers la Méditerranée invite à imaginer des formes de découverte respectueuses du territoire et de ses habitants.
Mais l’attrait du paysage ne doit pas faire oublier les besoins du village. Les reportages publiés ces dernières années ont évoqué les difficultés d’accès, l’état des infrastructures et les services insuffisants.
La valorisation touristique ne saurait donc se limiter à promouvoir un décor. Elle suppose une réflexion sur les équipements, la préservation du littoral et la participation économique des habitants.
Borj Essalhi n’est ni uniquement un village de pêcheurs, ni simplement un site éolien, ni une curiosité sociale.
C’est un territoire habité, avec sa mémoire, ses ressources, ses aspirations et ses contradictions. Et c’est précisément cette réalité, entre mer, gestes et vent, qui rend sa découverte intéressante.
CHIFFRES CLÉS
- 2000 : première mise en service du parc éolien de Sidi Daoud, selon le ministère tunisien de l’Énergie.
- 2003 et 2009 : deux autres étapes du développement du parc, selon les données institutionnelles.
- 54,5 MW : puissance totale historique indiquée par le ministère de l’Énergie pour le projet de Sidi Daoud.
- 2021 : année de la publication du reportage d’Al Jazeera sur les pratiques de communication gestuelle du village.
- 2024 : année du reportage de The National consacré aux habitants et à la pêche à Borj Essalhi.


