Soglo Efic HouenafaL’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives de croissance et de productivité pour les économies africaines. Mais elle soulève également une question fondamentale : le continent pourra-t-il développer ses propres capacités technologiques ou restera-t-il dépendant des grandes plateformes internationales ? Pour Soglo Eric Houenafa, ingénieur informatique, directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL et auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, publié aux Éditions de L’Horizon, l’enjeu dépasse largement l’adoption de nouveaux outils.

Il concerne la maîtrise des données, la formation des compétences, la compétitivité des entreprises et la souveraineté numérique. Dans cet entretien accordé à Webmanagercenter, il analyse les conditions d’émergence d’une véritable économie africaine de l’IA, les opportunités pour les PME tunisiennes et les perspectives de son projet MiaIA, consacré à la préservation et à la transmission de la mémoire humaine.

Entretien avec Soglo Eric Houenafa, ingénieur informatique, entrepreneur béninois et auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique.

WMC : Votre ouvrage, Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, met en garde contre les risques d’une révolution technologique dominée par les grandes puissances. L’Afrique peut-elle néanmoins devenir un véritable acteur de l’économie mondiale de l’IA, plutôt qu’un simple consommateur de technologies étrangères ?

Soglo Eric Houenafa : Oui, à condition de transformer les besoins locaux en véritables capacités de conception, de production et de commercialisation.

L’utilisation de technologies étrangères peut constituer un point de départ utile. Mais la création de valeur durable repose aussi sur notre capacité à identifier les problèmes, à organiser les données et à développer des services adaptés aux réalités africaines.

Prenons l’agriculture. Une solution d’intelligence artificielle réellement pertinente doit tenir compte des cultures pratiquées, des langues locales, de la connectivité et des habitudes des producteurs. Dans la santé, elle doit pouvoir s’intégrer aux pratiques des professionnels tout en garantissant la protection des données des patients.

Ces contraintes, souvent perçues comme des obstacles, peuvent devenir de véritables moteurs d’innovation.

Pour y parvenir, trois conditions me paraissent essentielles : investir dans la formation, développer les infrastructures et faciliter l’accès au marché.

Une jeune entreprise technologique n’a pas seulement besoin de développeurs. Elle doit pouvoir mobiliser des experts métiers, trouver des clients pilotes et accéder à des financements lui permettant de tester ses solutions avant leur déploiement.

La commande publique peut jouer un rôle important, à condition de privilégier des critères de qualité et des résultats vérifiables.

Nous ne devons pas mesurer notre réussite au seul nombre d’applications créées, mais aux problèmes résolus, à la valeur économique conservée localement et aux compétences développées.

L’ambition doit être de concevoir des solutions africaines capables de répondre aux besoins du continent, mais également de conquérir des marchés internationaux.

WMC : La souveraineté numérique est devenue un enjeu économique et stratégique majeur. Comment les pays africains peuvent-ils réduire leur dépendance aux grandes plateformes technologiques internationales et reprendre la maîtrise de leurs données ?

Soglo Eric Houenafa : Pour moi, la souveraineté numérique signifie avant tout pouvoir choisir ses partenaires et conserver la maîtrise de ses décisions, de ses données et de ses services essentiels.

Elle suppose également de disposer des compétences nécessaires pour négocier avec les fournisseurs, contrôler leurs prestations et, lorsque cela devient nécessaire, changer de prestataire sans compromettre la continuité des activités.

La première priorité consiste à identifier les données sensibles et les systèmes stratégiques.

Les informations médicales, les données d’identité ou certains systèmes publics ne peuvent pas être considérés comme de simples documents. Il faut savoir précisément où ces informations sont stockées, qui peut y accéder et dans quelles conditions elles peuvent être réutilisées.

La deuxième priorité concerne l’architecture technologique et les contrats.

Une administration ou une entreprise doit pouvoir récupérer ses données dans des formats exploitables. Les interfaces ouvertes, les standards interopérables et les logiciels libres, lorsqu’ils répondent aux besoins, peuvent contribuer à limiter les situations de dépendance.

Il est également indispensable d’anticiper, dès la signature d’un contrat, les conditions de continuité du service et les possibilités de sortie.

La troisième priorité est humaine.

Sans ingénieurs, spécialistes de la cybersécurité, juristes et responsables des achats capables d’évaluer les solutions technologiques, la souveraineté numérique risque de rester une simple déclaration d’intention.

La formation doit donc accompagner les investissements dans les infrastructures, y compris pour les petites organisations qui ne disposent pas toujours de ces expertises en interne.

Enfin, la coopération régionale constitue un levier important. Les pays africains pourraient mutualiser certaines infrastructures, leurs programmes de recherche, leurs ressources linguistiques et leurs dispositifs de formation.

Chaque pays n’a pas nécessairement vocation à reconstruire l’ensemble de la chaîne technologique. En revanche, chacun doit pouvoir identifier les dépendances qu’il accepte et conserver les moyens d’agir.

La confiance des citoyens est également essentielle. Lorsqu’une décision les concernant repose sur un système automatisé, ils doivent pouvoir le comprendre et disposer d’un interlocuteur humain pour la contester.

WMC : Pour les entreprises tunisiennes, notamment les PME, l’intelligence artificielle représente une opportunité de compétitivité, mais aussi un défi financier, organisationnel et social. Comment peuvent-elles l’intégrer concrètement tout en anticipant ses conséquences sur l’emploi ?

Soglo Eric Houenafa : Je leur conseillerais de commencer par un problème précis, fréquent et mesurable, plutôt que de chercher à introduire l’intelligence artificielle partout et immédiatement.

Il peut s’agir de retrouver rapidement une information, de préparer des devis, de classer des documents ou de traiter certaines demandes courantes des clients.

L’acquisition d’un outil doit répondre à un besoin clairement identifié, avec un responsable désigné et un budget maîtrisé.

Prenons un exemple simple et hypothétique.

Une PME traite quotidiennement 100 demandes nécessitant chacune six minutes de travail. Cela représente dix heures de traitement. Si une assistance par intelligence artificielle permet de ramener cette durée moyenne à quatre minutes, le gain théorique atteint trois heures et vingt minutes par jour.

Il s’agit naturellement d’une illustration, et non d’un résultat observé. Dans la réalité, il faut également mesurer la qualité du service, les corrections nécessaires et le coût global du dispositif.

C’est pourquoi je recommande de commencer par un projet pilote limité avant d’envisager une généralisation.

L’entreprise peut alors suivre plusieurs indicateurs : les délais de traitement, les taux d’erreur, la satisfaction des clients et le temps consacré à la vérification des résultats.

Un gain de rapidité ne doit jamais se traduire par une dégradation du service ou une exposition des données confidentielles.

L’autre dimension fondamentale concerne les salariés.

Ils doivent être associés au projet dès le départ, car ils connaissent les particularités de leur métier, les situations exceptionnelles et les erreurs susceptibles d’avoir des conséquences importantes.

La formation ne doit pas se limiter à apprendre à utiliser un logiciel. Elle doit également permettre de formuler correctement une demande, de vérifier les réponses produites et d’identifier les situations dans lesquelles l’outil ne doit pas prendre de décision seul.

Il faut aussi anticiper l’évolution des métiers. Certaines tâches seront automatisées, tandis que d’autres nécessiteront davantage de contrôle, de relation client ou d’expertise.

L’enjeu est d’utiliser les gains de productivité pour renforcer l’activité de l’entreprise et préparer les transitions professionnelles, plutôt que de découvrir leurs conséquences sociales après le déploiement.

Pour les PME tunisiennes, des partenariats entre entreprises, organismes de formation et acteurs technologiques pourraient faciliter cette transformation.

L’essentiel est de conserver une capacité interne d’évaluation et de décision, même lorsque les technologies sont fournies par des prestataires extérieurs.

Livre IA Afrique

WMC : Vous dirigez MY AFRIQUE 2S2I SARL, une entreprise engagée dans le développement de solutions numériques. Quels enseignements tirez-vous de votre expérience entrepreneuriale et quelles perspectives de coopération technologique identifiez-vous entre la Tunisie et l’Afrique subsaharienne ?

Soglo Eric Houenafa : Mon expérience à la tête de MY AFRIQUE 2S2I m’a appris qu’une solution technologique doit avant tout partir des réalités de ses utilisateurs.

Un produit peut être particulièrement convaincant lors d’une démonstration et se révéler difficile à utiliser au quotidien lorsque la connexion Internet est instable, que les utilisateurs ne sont pas suffisamment formés ou que les procédures de travail ont été négligées.

Nos projets dans les logiciels, les services numériques, la santé et le transport scolaire nous conduisent à accorder une attention particulière à la simplicité d’utilisation et à l’accompagnement des utilisateurs.

Dans un outil de gestion du transport scolaire, par exemple, la fiabilité des informations concernant les enfants, les trajets et les paiements est aussi importante que la qualité de l’interface.

De même, dans un projet de santé numérique comme PharmaLink, la qualité des données et la coordination entre les différents acteurs constituent des conditions essentielles.

Un autre enseignement concerne la pérennité des solutions.

Il faut savoir distinguer une fonctionnalité séduisante d’un service réellement durable. La maintenance, la cybersécurité et l’assistance aux utilisateurs doivent être intégrées dès le départ au modèle économique.

Une innovation n’apporte une valeur durable que si ses utilisateurs peuvent compter sur elle dans le temps.

Concernant la Tunisie, je vois plusieurs domaines de coopération possibles : le développement conjoint de logiciels métiers, la cybersécurité, la formation et l’adaptation de solutions technologiques aux marchés d’Afrique subsaharienne.

Des équipes tunisiennes et subsahariennes pourraient associer leurs compétences pour concevoir des produits communs, en partageant leur connaissance des usages et des conditions de déploiement.

Je privilégierais une approche progressive, fondée sur des projets pilotes bien définis.

Un besoin clairement identifié, un partenaire local, un périmètre limité et des indicateurs de performance convenus à l’avance constituent, selon moi, les meilleures conditions de départ.

Un projet pilote dans la gestion documentaire, le suivi logistique ou les services aux PME pourrait ensuite être adapté à d’autres marchés, si les résultats obtenus le justifient.

La coopération technologique doit créer des compétences et de la valeur économique pour les deux parties.

Elle peut prendre la forme de codéveloppement, de formations croisées ou d’accords de distribution accompagnés d’un véritable transfert de savoir-faire.

Il s’agit ici de perspectives de coopération et non de partenariats déjà conclus.

WMC : Vous développez également MiaIA, un projet consacré à la préservation et à la transmission de la mémoire humaine. Quelle est votre ambition, où en est ce projet et comment envisagez-vous de concilier innovation technologique, modèle économique et exigences éthiques ?

Soglo Eric Houenafa : MiaIA est un projet que je porte autour de la mémoire personnelle et de sa transmission.

L’idée est de permettre à une personne de conserver progressivement ses souvenirs, ses expériences et ses connaissances, puis de retrouver ces informations et de choisir ce qu’elle souhaite transmettre à ses proches.

Une première approche envisagée repose sur des questions régulières et sur des contenus volontairement fournis par l’utilisateur : récits écrits, enregistrements vocaux, photographies ou documents.

Une personne pourrait ainsi raconter son parcours professionnel, transmettre une expérience particulière ou expliquer une tradition familiale.

L’intelligence artificielle interviendrait pour organiser ces contenus, faciliter leur recherche et permettre leur consultation, tout en conservant un lien identifiable avec les sources d’origine.

À ce stade, MiaIA se trouve encore en phase de conception.

Je ne revendique ni lancement commercial, ni clientèle acquise, ni performances techniques validées.

Les fonctionnalités exactes, les choix technologiques et le calendrier de développement devront être précisés et testés avant toute communication de résultats.

Sur le plan économique, plusieurs possibilités peuvent être étudiées : des abonnements individuels ou familiaux, des services de conservation de données ou encore des offres consacrées à la transmission des savoir-faire.

Ces modèles restent des hypothèses à tester. Leur viabilité dépendra notamment des coûts de stockage, des exigences de sécurité, de l’utilité perçue par les utilisateurs et de la confiance qu’ils accorderont au service.

Les questions éthiques occupent une place centrale dans notre réflexion.

Le consentement doit être explicite et révocable. Chaque utilisateur doit pouvoir savoir quelles informations sont conservées, les corriger, les exporter ou les supprimer.

La mémoire personnelle implique souvent d’autres personnes. Il faut donc également protéger la vie privée des tiers et définir précisément les conditions d’accès aux informations en cas de décès ou d’incapacité.

Les proches ne doivent pas être considérés comme automatiquement autorisés à accéder à l’ensemble des données.

Un autre principe me paraît fondamental : une réponse générée par l’intelligence artificielle ne doit jamais être présentée comme un souvenir authentique si elle ne repose pas sur une source conservée.

MiaIA ne doit pas prétendre reproduire une conscience humaine ni garantir une mémoire parfaite.

L’utilisation éventuelle de lunettes connectées ou de caméras reste une piste à évaluer. Toute captation devrait être visible, contrôlée et respectueuse des personnes présentes.

Quant aux interfaces cérébrales, elles relèvent d’un horizon de recherche distinct et ne constituent pas une fonctionnalité annoncée de MiaIA.

Notre ambition est d’explorer les possibilités offertes par l’intelligence artificielle pour préserver et transmettre les connaissances humaines, tout en plaçant le consentement, la confidentialité et la traçabilité au cœur du projet.

A propos

Soglo Eric Houenafa, entrepreneur béninois et professionnel de l’informatique, dirige, selon sa présentation, MY AFRIQUE 2S2I SARL, une entreprise de services numériques implantée à Nkongsamba, au Cameroun. Il indique être titulaire d’un Master 2 professionnel en génie informatique et poursuivre un Doctorate in Business Administration au Collège de Paris Maroc.

Ses activités portent sur le développement logiciel, la cybersécurité et les applications de l’intelligence artificielle. Il présente notamment deux projets, PharmaLink dans la santé numérique et MYA Express dans la gestion du transport scolaire.

Auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, annoncé aux Éditions de L’Horizon, il s’intéresse aux enjeux de souveraineté numérique et d’appropriation des technologies par les économies africaines. Il travaille également sur MiaIA, un projet en phase de conception consacré à la préservation et à la transmission de la mémoire personnelle.