Mondher KHABCHECHEEntre innovation bridée, chantiers structurants et urgence de restaurer la confiance, porté par un mandat de transition mais animé par une volonté de continuité et d’efficacité, Mondher Khabcheche, président de la FTUSA dévoile une vision lucide et déterminée pour moderniser l’assurance tunisienne et lui donner les armes et l’espace pour libérer son plein potentiel de croissance.

Entretien :

Comment la FTUSA évalue-t-elle l’évolution du secteur des assurances en Tunisie sur la dernière décennie ?

Malgré une économie atone, le secteur a plus que doublé son chiffre d’affaires, franchissant la barre des 3,8 milliards de dinars, en 2024 contre 1,5 milliard en 2014. Nous avons préservé la solvabilité des compagnies dans un contexte de risque pays croissant.

Toutefois, cette progression reste plus quantitative que qualitative : notre marché demeure trop captif de l’assurance automobile. Si sa part a légèrement reflué (de 43 % à 40 % en dix ans), la saturation est réelle.

Nous sommes restés fortement dépendants de l’évolution du chiffre d’affaires automobile. Certes, nous avons enregistré une croissance importante en volume, mais ce n’était pas une croissance qualitative.

En revanche, au cours des dix dernières années, nous avons assuré quelque chose d’essentiel : la solvabilité de l’ensemble des entreprises du secteur. Toutes les entreprises, sans exception, ont tenu bon malgré les crises successives — la pandémie, la crise énergétique liée à la guerre russo‑ukrainienne, et même les répercussions de la révolution tunisienne.

  • 3,8 milliards DT : Chiffre d’affaires du secteur en 2024.

Malgré ces chocs, nous avons réussi à préserver les intérêts des assurés. Après tout, notre engagement premier consiste à collecter la prime et à indemniser en cas de sinistre. Et nous avons honoré cet engagement. Nous avons maintenu la solvabilité de toutes les compagnies d’assurance, ce qui témoigne d’une véritable résilience silencieuse.

Nous incitons les compagnies à faire évoluer le marché à travers des campagnes de communication, des actions commerciales, des incentives. Mais cela ne se fait pas naturellement. Le Tunisien reste marqué par un blocage psychologique, profondément culturel : il privilégie la pierre. L’immobilier demeure son premier réflexe. Sans règles claires, sans orientation, sans avantages — notamment fiscaux et parafiscaux — il ne se tourne pas spontanément vers les produits d’assurance.

Quels sont les principaux défis institutionnels et réglementaires pour les compagnies membres aujourd’hui ?

Le secteur fait face à l’émergence de risques systémiques : climat (inondations, sécheresse, …), cybercriminalité et catastrophes naturelles (Tremblements de terre, etc.). Pour y répondre, nous devons actionner quatre leviers, je cite : le renforcement de nos capacités techniques via l’IA et l’actuariat pour une meilleure estimation des risques climatiques, l’innovation produit (assurances indicielles, offres cyber, extension de garantie Cat-Nat), la prévention active (programmes avec les collectivités locales pour réduire l’exposition, etc.) et, surtout, un partenariat public-privé (PPP) solide pour un cadre national de gestion des catastrophes.

Ce partenariat public‑privé devrait pouvoir encadrer les risques catastrophiques. C’est indispensable. Le schéma envisagé repose sur une première couche de couverture assurée par l’État, complétée par une seconde couche mutualisée entre les compagnies d’assurance. Plusieurs modèles existent, et un projet de loi est d’ailleurs en préparation au niveau du régulateur, avec des avancées attendues à l’horizon mi‑2026.

  • 6,4 millions DT : Montant des indemnités versées quotidiennement.

Enfin, la gestion du risque cyber nécessite une coordination sectorielle. Nous avons connu, il y a deux ans, des attaques visant des compagnies d’assurance et des banques, avec un impact significatif sur les systèmes, les clients et l’image des institutions. Pour y faire face, un comité dédié au sein de l’AFUSA travaille en partenariat avec un cabinet international spécialisé dans les risques cyber.

Des réunions périodiques rassemblent les responsables sécurité et systèmes d’information du secteur, permettant un échange continu d’informations, y compris avec les cabinets opérant dans le secteur bancaire. Nous partageons en temps réel les alertes : tentatives d’intrusion, phishing, anomalies détectées. Toutes les compagnies reçoivent régulièrement des notifications — parfois plusieurs dizaines par quinzaine — ce qui permet, grâce à l’information et à la sensibilisation, de limiter les dégâts et de renforcer progressivement la résilience du secteur.

Sur le plan réglementaire, le défi majeur est le basculement vers une supervision basée sur les risques (SBR) et l’adoption des normes IFRS 17. Ce passage impose des investissements technologiques et actuariels lourds.

Autre défi tout récent, en lien avec le communiqué du CMF du 25 décembre 2025 relatif aux informations, à fournir au niveau des états financiers, tout en s’appuyant sur les normes internationales de durabilité IFRS S1 et IFRS S2, en lien avec les risques et les opportunités liés à la durabilité (ESG) et l’impact du changement climatique sur l’entreprise (Emission GES scopes 1,2 et 3).

« Malgré les crises successives, nous avons préservé la solvabilité de toutes les compagnies sans exception. Cette résilience silencieuse nous a permis d’honorer notre engagement : collecter la prime pour indemniser systématiquement le sinistre. »

Comment renforcer la gouvernance et la confiance des assurés ?

La transparence doit devenir une donnée technique, pas un concept. Cela exige une certification rigoureuse des comptes et, surtout, une fluidité totale dans le règlement des sinistres. A la FTUSA, nous prônons le suivi des dossiers en temps réel. ‘’C’est en ouvrant nos « boîtes noires », que nous parviendrons à lever les malentendus historiques’’. La confiance se gagne par la preuve du paiement. Chaque jour, le secteur verse plus de 6,4 millions de dinars en indemnités. Nous communiquons trop peu sur ces chiffres. La fiabilité passera par la rapidité : un client indemnisé en 48h devient votre meilleur ambassadeur.

Aujourd’hui, nous menons des études pour améliorer la transparence à travers la communication, la sensibilisation, le service client et la digitalisation, qui fluidifie beaucoup de services. La conformité de nos états financiers rassure également : des comptes solides inspirent confiance. Mais surtout, la rapidité dans le règlement des sinistres est déterminante. Quand un assuré est remboursé rapidement, il devient le meilleur ambassadeur de la compagnie.

« La confiance se gagne par la preuve du paiement. En ouvrant nos “boîtes noires” et en visant un règlement des sinistres sous 48 heures, nous transformerons chaque assuré en un véritable ambassadeur du secteur de l’assurance. »

L’assurance vie n’a pas réellement décollé en Tunisie : quelles mesures concrètes pourraient en faire un levier d’épargne nationale ?

Je ne partage pas totalement cette perception. L’Assurance Vie affiche une croissance à deux chiffres (TCAM de 15 % sur 2019-2024), portée par la bancassurance (62% du marché vie) et la fiscalité. Sa part de marché est passée de 17 % à 30 % en dix ans.

Ce dynamisme ne s’explique pas uniquement par l’assurance emprunteur, à laquelle les clients sont contraints lorsqu’ils contractent un prêt.

Il faut distinguer deux grandes familles : l’assurance prévoyance et l’assurance vie de capitalisation/épargne. C’est surtout cette dernière qui connaît un véritable essor, porté par un avantage fiscal majeur : la possibilité de déduire jusqu’à 100 000 dinars de l’assiette imposable. Ce plafond, auparavant fixé à 10 000 dinars, a créé un levier puissant qui a fortement stimulé le chiffre d’affaires de l’épargne, au détriment de la prévoyance et de l’assurance emprunteur.

  • 100 000 DT : Plafond de déductibilité fiscale pour l’assurance-vie.

 

Un second levier explique cette croissance : la bancassurance. Les banques-assureurs génèrent plus de 62 % du chiffre d’affaires vie en Tunisie. Leur force commerciale est considérable : elles disposent d’une base clients captive, maîtrisent parfaitement la donnée, et s’appuient sur des outils technologiques et des traitements IA qui leur permettent de cibler et de proposer efficacement des produits bancaires et assurantiels.

Cette position dominante soulève la question d’un avantage structurel — pas nécessairement déloyal, mais réel — lié à leur accès direct et massif à la clientèle. D’ailleurs, les campagnes de communication à l’étranger montrent bien cette intégration : on ne distingue plus la banque de l’assurance, les deux étant présentées sous une même identité de groupe. Le guichet bancaire devient un point de vente global : crédits, leasing, et produits d’assurance.

En Tunisie, la bancassurance vie se limite aujourd’hui à quatre produits :

  • l’assurance emprunteur et l’assurance épargne‑retraite ;
  • l’assistance voyage ;
  • l’assurance caution ;
  • et l’assurance agricole.

À l’inverse, en France, les banques peuvent commercialiser presque tous les produits destinés aux particuliers, y compris l’auto, la MRH ou la prévoyance santé.

Enfin, il faut rappeler que plus de 90 % des compagnies d’assurance tunisiennes sont adossées à des banques. Seules trois ou quatre compagnies opèrent encore sans lien capitalistique bancaire, ce qui montre à quel point le modèle de bancassurance structure désormais le marché.

Pour que l’assurance-vie devienne un réflexe, les campagnes de communication des compagnies devraient être mieux ciblées et plus percutante : il faut que l’épargnant y voie un avantage immédiat à travers le levier fiscal, et un avantage futur à travers la capitalisation de son investissement à rendement exonéré, pour combler l’écart entre sa pension de retraite future et son dernier revenu.

Pour transformer l’essai, il faut maintenir le plafond de déductibilité fiscale à 100 000 DT pour les contrats individuels, et exonérer des cotisations sociales, les primes payées par les employeurs dans le cadre des contrats collectifs.  À terme, l’assurance vie doit devenir le financeur des grands projets nationaux (autoroutes, énergies renouvelables).

La digitalisation et l’insurtech tunisienne sont-elles suffisamment compétitives ?

Nous avons le talent mais manquons d’échelle. Nos Insurtechs sont freinées par la réglementation de change. Il est crucial de créer un « bac à sable » (sandbox) réglementaire pour permettre à nos jeunes pousses d’innover sans les restrictions du Code des Assurances.

« L’assurance-vie doit devenir le moteur du financement des grands projets nationaux. Pour transformer l’essai, il est impératif de maintenir les leviers fiscaux et de bâtir un partenariat public-privé solide face aux nouveaux risques. »

Quelles sont les priorités stratégiques de la FTUSA pour les cinq prochaines années ?

Je voudrais tout d’abord préciser que je suis passé de la présidence par intérim à partir d’avril 2025, avant d’être élu officiellement en novembre 2025 en tant que président, ce que je considère comme un honneur. Toutes les réalisations, les plans et les stratégies de la FTUSA sont mises en place par une équipe engagée et performante. Avec les deux vice-présidents, Mme Nebgha Driss -DG de la Cotunace- et M. Anouar Bel Haj Abdellatif –DG du Lloyd Vie– nous avons choisi de ne pas engager un mandat complet afin de permettre aux autres Directeurs Généraux de se présenter lors des élections prévues le 14 avril 2026.

Ma mission aujourd’hui, est donc centrée sur la continuité, la stabilité et l’accompagnement des chantiers déjà engagés au sein de la Fédération, et qui sont axés sur la Digitalisation intégrale (attestation auto- « projet d’interopérabilité », attestation transport de marchandise, etc.), le développement ciblé de l’assurance vie, la prévention routière, la lutte contre la fraude, la refonte de la relation client pour restaurer la confiance.

Si vous deviez proposer une réforme clé aujourd’hui, quelle serait-elle?

J’en citerais deux.

La plus simple puisqu’elle est en cours de réalisation : tendre vers la dématérialisation totale du processus de souscription et de gestion des sinistres des contrats automobile (attestation automobile numérique, e-constat, e-recours matériel et corporel…). C’est un gain d’image et d’efficacité immédiat. En effet, la transformation numérique peut profiter à tous les acteurs et aux assurés.

L’exemple type est celui du projet en cours d’interopérabilité entre les différentes instances pour un écosystème numérique unifié et performant, en lien avec le véhicule de l’assuré : la FTUSA (Attestation d’assurance), le Ministère des Finances (statut/validité vignette et taxes), Agence Technique des Transports Terrestres (statut du permis de conduire, statut des visites techniques, données techniques des véhicules,) le Centre National de l’Informatique (Sécurité et VPN) et le Ministère de l’intérieur (Scoring du conducteur à travers le nombre d’infractions).

Le plus difficile : une réforme profonde du système de santé et de retraite via un modèle hybride de Partenariat Public et Privé.  C’est une nécessité absolue pour les générations futures.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

*FTUSA : Fédération Tunisienne des Sociétés d’Assurances

EN BREF

  • Croissance : Chiffre d’affaires sectoriel passé de 1,5 à 3,8 milliards de DT en 10 ans.
  • Assurance-Vie : Segment le plus dynamique (+15 % par an), porté par la bancassurance.
  • Digitalisation : Projet d’écosystème numérique unifié (attestation auto, e-constat) avec l’État.
  • Nouveaux Risques : Préparation d’un cadre légal pour les catastrophes naturelles d’ici mi-2026.
  • Indemnisation : 6,4 millions de dinars versés chaque jour aux assurés tunisiens.