Audiovisuel public : La Télévision Tunisienne autorisée à appliquer le système de compensation par la publicité

 

tv-bartring-320.jpgLe bartering a été autorisé pour la Télévision Tunisienne. Mais cette autorisation appelle, sans doute, deux commentaires et suscite trois interrogations.

Le chef du gouvernement provisoire, Ali Larayedh, a annoncé, le 30 mai 2013, à l’ouverture d’un séminaire international, organisé à l’occasion de la célébration du 47ème anniversaire de la Télévision Tunisienne (TT), le service télévisuel public, que cette dernière est autorisée à «appliquer, à titre exceptionnel, le système de compensation par la publicité, pour la grille de Ramadan 2013». Une autorisation qui appelle, peut-être, deux commentaires et suscite, sans doute, trois interrogations.

Commençons par les commentaires. Le premier concerne ce système de compensation évoqué par le chef du gouvernement provisoire et qui n’est autre que le bartering.

Initié aux Etats-Unis d’Amérique, un laboratoire des innovations médiatiques, au cours de la première moitié du siècle dernier, il n’est précisément plus ou moins que l’échange d’émissions radio ou télé contre de l’espace publicitaire. Un procédé auquel la télévision tunisienne a eu, comme nombre de médias audiovisuels, recours depuis le début des années 2000.

Ce bartering constitue un moyen comme un autre pour un média audiovisuel, et notamment la télévision, dont les coûts de production sont devenus chers, de varier le financement des productions. Les coûts d’un feuilleton de 15 épisodes dépassent largement, en Tunisie, aujourd’hui, et en se serrant la ceinture, 1,5 million de dinars. La plupart des télévisions tunisiennes tentent, d’ailleurs, et de plus en plus, de recourir, du moins pour les productions lourdes comme les feuilletons, téléfilms et les variétés, de varier les financements. Par le sponsoring ou encore les SMS, par exemple.

Le second commentaire a trait encore à ce système de compensation qui a été utilisé par la TT avec la société de production Cactus, qui était la propriété du gendre du président déchu Ben Ali, Belhassan Trabelsi, et de Sami El Fehri. Ce dernier fournissait à la TT une cassette en PAD (Prêt A Diffuser) contre donc des espaces publicitaires. Et ce pour des programmes variés dont des reality-shows, des talk-shows, des variétés et encore des feuilletons trustant l’écran de la défunte Tunisie7. Les opérations menées dans ce cadre font depuis la révolution l’objet d’une affaire en justice. Et outre Sami El Fehri, cinq anciens PDG de la TT sont en détention pour donc des opérations conclues en mode bartering.

Le respect «des règles de la concurrence et de la transparence»

Evidement, la TT a été invitée à mener des opérations de bartering dans le respect «des règles de la concurrence et de la transparence». Tout le monde sait que la TT prendra toutes les mesures nécessaires afin de faire les choses, comme on dit, dans les règles de l’art. Personne ne doute du professionnalisme et de l’honnêteté de la direction et de tout le personnel de la télévision publique. Loin s’en faut. Reste que, et c’est là la première interrogation: vu le temps qui reste pour la mise en place de la grille du Ramadan –un mois et quelques jours-, la TT aura-t-elle les moyen de mener à bien l’opération? Tout le monde connaît les procédures plus moins lourdes des consultations et autres appels d’offres qu’implique la gestion du service public. Avec ce que cela exige comme réunions et démarches pour l’ouverture des plis;

d’abord technique; ensuite financier. Ce que cela demande comme séances de visionnage. De rédaction de rapports et de PV. Avant de conclure un marché. Le moins que l’on puisse dire, c’est serré.

Deuxième remarque : comment va-t-on évaluer le prix d’achat des productions à acquérir? Jusqu’ici cela a été toujours difficile. Et quel que soit le pays. La valeur d’une émission de radio ou de télévision n’a jamais obéi à des critères objectifs. Les spécialités de l’économie des médias et la pratique professionnelle nous enseignent que la valeur d’une production télévisuelle est fixée en fonction de l’audience qu’elle réussit à obtenir et du bien ou du mal exprimés par les critiques et les créateurs à son encontre dont les paroles sont reprises justement par les médias. C’est ce qui fait, sans doute, qu’un acteur est, en Europe, payé 7 millions d’euros (presque le double en dinars) et un autre seulement 200.000…

Recourir au «moins disant»

Doit-on recourir à la formule «paiement sur présentation de facture»? Comprenez que la TT devra demander une «facture pro forma», une sorte de facture devis qu’elle devra négocier avec le producteur. Devra-t-elle fixer le prix d’une émission bien avant de l’avoir visionnée? Doit-elle recourir au «moins disant»? La TT a-t-elle, par ailleurs, fixé des barèmes infaillibles: entre tant et tant pour les acteurs et autres comparses, entre tant et tant pour les décors, tant et tant pour le montage et le mixage? L’opération est des plus hasardeuses notamment si le projet fait un flop. Les médias sont un des rares secteurs où un producteur n’est jamais sûr du succès que connaîtra à l’avance son œuvre auprès du public.

Il y a quelques années, un feuilleton ramadanesque acquis par l’ancienne et défunte ERTT (Etablissement de la Radio et Télévision Tunisienne) avait été déprogrammé alors qu’il était prévu pour le Prime time et diffusé un premier temps au cours de cette première partie de soirée. Ce feuilleton, souvenez-vous, a été diffusé enfin de compte après minuit. A ce moment là, vous trouverez toujours un «expert» pour dire que la télévision publique a raté le coche en payant trop cher une œuvre pour laquelle on pouvait débourser moins. Ce qui ouvre la voie à de nombreuses mises en cause!

Il est à se demander, enfin, si le bartering met à égalité tous les producteurs. Il est en effet à craindre que seuls les producteurs rompus à ce système qui ont l’expérience et les moyens de faire cette compensation seront privilégiés.

———————————–