Tunisie : La misère… de l’emploi

J’étais en train de faire la vaisselle, et je regardais depuis la fenêtre de ma
cuisine. Il y avait un «404 bâché» qui faisait le tour du quartier, avec deux
jeunes dedans et un paquet de cigarettes les moins chères du marché. On voyait à
leurs mines qu’ils n’avaient pas dormi au moins la nuit dernière, ou alors très
mal dormi. Dans le camion peut-être.

J’ai le cœur serré, en voyant des jeunes, à la fleur de l’âge, comme ceux-là, ou
comme un autre passé dans un documentaire à la télé: il dit avoir 27 ans, il dit
n’avoir jamais travaillé de sa vie, et il dit être dégouté. Il a dû être poli
devant la caméra. Il doit être bien plus que dégouté, et prêt à bien plus de
choses, pour sortir de cet enfer du chômage, chronique. Y compris d’aller
traverser la mer, direction
Lampedusa.

Souvent ce n’est pas leur faute, souvent ils n’arrivent pas à rentrer dans le
moule du système, parce le système leur demande des compétences cognitives
particulières, et néglige complètement le reste. Mais en plus, il est
certainement plus facile de réussir à l’école quand on a fait une maternelle à
150 d le mois, et une école privée après, avec français, anglais, informatique,
etc. Et surtout, il est plus facile de réussir quand papa ou maman ont des
relations, à la banque, ou dans tel ou tel secteur de l’économie. Ce n’est un
secret pour personne.

Je faisais ma vaisselle et j’observais ces deux jeunes, ils vendaient de tout,
des casseroles, du plastic, des chaises, etc. Ils se sont assis au pied du mur,
et ont allumé deux cigarettes.

Je repense à cette fille qu’on devait recruter pour l’entreprise, et à qui on a
proposé un salaire correct, et qui a refusé et exigé pratiquement le double.

Entre des chefs d’entreprise qui prennent des risques, qui peuvent couler d’un
jour à l’autre avec la mauvaise conjoncture, des jeunes défavorisés qui rament,
littéralement, pour trouver de quoi manger, et des jeunes plutôt favorisés et
qui ne veulent travailler qu’à des salaires que eux ils déterminent, vu le
niveau de vie de papa/maman peut être, il y a un monde.

Je suis à fond pour l’équité, pour des salaires dignes, mais quand je parle de
salaires dignes, je parle d’abord de Hbiba qui touche 1d,600 millimes de
l’heure, sans couverture sociale, avec un contrat de 3 mois, renouvelable à
l’infini, sans même rêver d’un
CDI. Je parle de ces deux jeunes qui doivent
avoir la trentaine, et qui risquent tous les jours de passer à la délinquance.
Surtout en ce jour où je fais ma vaisselle, et où je vois le voisin, jeune de
leur âge, sortir la voiture de maman du garage, Iphone à la main, et direction
le café du coin.

La justice sociale n’est peut-être pas une revendication des «pauvres», mais des
riches d’abord, car il en va de leur sécurité.

Salaires dignes oui, mais il ne faut pas oublier non plus que, outre une
révolution totale et globale, il faut agir au sein du système, du mieux qu’on le
peut. Et déjà payer chacun, à la hauteur et à la mesure du travail qu’il
accomplit. Ajouter de la flexibilité, pour que tout le monde puisse accéder à
l’emploi, mais sécuriser au bout d’un certain temps aussi, quand l’entreprise
est sûre de la compétence du salarié, et du besoin.

Mais d’abord, il faut revoir, et en profondeur, ce système fait pour fabriquer
des centraliens, avec que de la Physique, que des Maths, que des Sciences
expérimentales. C’est cela le vrai chantier maintenant.