Entretien écrit pour Webmanagercenter

Soglo Eric Houenafa
Directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL
Auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique
3 novembre 2026

Cet entretien présente ma vision d’une intelligence artificielle créatrice de valeur en Afrique, les conditions de sa maîtrise et les possibilités de coopération entre la Tunisie et l’Afrique subsaharienne.

1 Devenir un acteur de l’économie de l’IA

L’Afrique peut-elle devenir un véritable acteur de l’économie mondiale de l’intelligence artificielle plutôt qu’un simple consommateur de technologies étrangères ?

Oui, à condition de transformer les besoins locaux en capacités de conception, de production et de commercialisation. Utiliser un outil étranger peut être utile pour démarrer. Mais la valeur durable vient aussi de notre capacité à définir les problèmes, à organiser les données et à développer des services adaptés à nos réalités.

Dans l’agriculture, par exemple, une solution pertinente doit tenir compte des cultures, des langues, de la connectivité et des pratiques des producteurs. Dans la santé, elle doit s’intégrer au travail des professionnels et protéger les informations des patients. Ces contraintes sont des sujets d’innovation à part entière.

Il faut investir dans la formation, dans les infrastructures et dans l’accès au marché. Une jeune entreprise a besoin de développeurs, mais aussi d’experts métier, de clients pilotes et de financements qui permettent de tester un produit avant de le déployer. La commande publique peut favoriser cette dynamique, avec des critères de qualité et des résultats vérifiables.

Nous ne devons pas mesurer notre réussite uniquement au nombre d’applications créées. Il faut regarder les problèmes résolus, la valeur conservée localement et les compétences développées. L’ambition doit être de produire des solutions africaines capables de servir aussi des marchés internationaux.

2 Construire une souveraineté numérique concrète

Comment les pays africains peuvent-ils construire leur souveraineté numérique face à leur dépendance aux grandes plateformes technologiques internationales ?

Pour moi, la souveraineté numérique signifie pouvoir choisir ses partenaires et garder la maîtrise de ses décisions, de ses données et de ses services essentiels. Elle suppose des compétences pour négocier, contrôler et changer de fournisseur lorsque cela devient nécessaire.

La première étape consiste à identifier les données sensibles et les services stratégiques. Les informations médicales, les données d’identité ou certains systèmes publics ne peuvent pas être traités comme de simples documents sans importance. Il faut savoir où ces données sont stockées, qui peut y accéder et dans quelles conditions elles peuvent être réutilisées.

La deuxième étape concerne l’architecture des systèmes et les contrats. Une administration ou une entreprise devrait pouvoir récupérer ses données dans des formats exploitables. Les interfaces ouvertes, les standards interopérables et les solutions libres, lorsqu’elles répondent au besoin, peuvent réduire les situations de dépendance. Il faut également prévoir la continuité du service et la sortie du contrat dès le départ.

La troisième étape est humaine. Sans ingénieurs, responsables de la sécurité, juristes et acheteurs capables d’évaluer une solution, la souveraineté reste une déclaration. La formation doit donc accompagner les investissements techniques, et les petites structures doivent pouvoir accéder à cette expertise.

Enfin, la coopération régionale peut permettre de mutualiser certains moyens : infrastructures, recherche, ressources linguistiques et programmes de formation. Chaque pays n’a pas besoin de reconstruire seul toute la chaîne technologique. Il doit en revanche savoir quelles dépendances il accepte et quels moyens il conserve pour agir.

La confiance exige aussi de la transparence sur les usages de l’IA. Un citoyen doit pouvoir comprendre quand une décision qui le concerne implique un système automatisé, et disposer d’un interlocuteur humain pour la contester.

3 Accompagner les PME tunisiennes

Comment les entreprises tunisiennes, notamment les PME, peuvent-elles intégrer l’IA tout en anticipant ses conséquences sur l’emploi et les compétences ?

Je leur conseillerais de commencer par un problème précis, fréquent et mesurable : retrouver une information, préparer un devis, classer des documents ou traiter certaines demandes courantes. L’achat d’un outil doit répondre à un besoin identifié, avec un responsable et un budget maîtrisé.

Prenons l’exemple hypothétique d’une PME qui traite 100 demandes par jour, à raison de 6 minutes par demande. Cela représente 10 heures de travail. Si une assistance par IA ramène la durée moyenne à 4 minutes, le gain théorique atteint 3 heures et 20 minutes par jour. Ce calcul est une illustration, pas un résultat observé : il faut ensuite mesurer la qualité, les corrections nécessaires et le coût complet du dispositif.

Un pilote limité permet de vérifier l’utilité réelle avant une généralisation. On peut suivre le délai de traitement, le taux d’erreur, la satisfaction des clients et le temps consacré à la vérification. Un gain de vitesse ne justifie pas une dégradation du service ou une exposition des données confidentielles.

Les salariés doivent être associés dès le début. Ils connaissent les exceptions, les difficultés du métier et les erreurs qui peuvent coûter cher. La formation doit leur apprendre à formuler une demande, à vérifier une réponse et à reconnaître les situations dans lesquelles l’outil ne doit pas décider seul.

Il faut également anticiper l’évolution des postes. Certaines tâches seront automatisées ; d’autres demanderont davantage de contrôle, de relation client ou d’expertise. L’entreprise doit utiliser les gains de productivité pour améliorer son activité et préparer les transitions professionnelles, plutôt que de découvrir les conséquences sociales après le déploiement.

Pour les PME tunisiennes, des partenariats entre entreprises, organismes de formation et acteurs technologiques peuvent faciliter ces premiers projets. L’essentiel est de construire une capacité interne de jugement, même lorsque l’outil est fourni par un prestataire.

4 Développer les coopérations technologiques

Quels enseignements tirez-vous de votre expérience à la tête de MY AFRIQUE 2S2I, et quelles perspectives de coopération technologique identifiez-vous entre la Tunisie et l’Afrique subsaharienne ?

À la tête de MY AFRIQUE 2S2I, je retiens qu’une solution technique doit partir de la réalité des utilisateurs. Un produit peut paraître convaincant dans une démonstration et être difficile à utiliser au quotidien si la connexion est instable, si la formation est insuffisante ou si les procédures de travail n’ont pas été prises en compte.

Nos projets dans les logiciels, les services numériques, la santé et le transport scolaire m’amènent à accorder beaucoup d’importance à la simplicité d’usage et à l’accompagnement. Dans un outil de transport scolaire, par exemple, la fiabilité des informations sur les enfants, les trajets et les paiements compte autant que l’interface. Dans un projet de santé numérique comme PharmaLink, la qualité des données et la coordination entre acteurs sont déterminantes.

Un autre enseignement est qu’il faut distinguer une fonctionnalité séduisante d’un service durable. La maintenance, la sécurité et le support doivent être prévus dans le modèle économique. Une innovation ne devient utile dans la durée que si les utilisateurs peuvent compter sur elle.

Je vois plusieurs pistes de coopération avec les entreprises tunisiennes : le développement conjoint de logiciels métier, la cybersécurité, la formation et l’adaptation de solutions aux marchés d’Afrique subsaharienne. Des équipes complémentaires peuvent travailler sur un produit commun, avec une connaissance partagée des usages et des conditions de déploiement.

Je privilégierais des projets pilotes bien définis : un besoin identifié, un partenaire local, un périmètre limité et des indicateurs convenus à l’avance. Un pilote de gestion documentaire, de suivi logistique ou de services aux PME pourrait ensuite être adapté à d’autres marchés si les résultats le justifient.

La coopération doit créer des compétences et de la valeur pour les deux parties. Elle peut prendre la forme de codéveloppement, de formations croisées ou d’accords de distribution avec un véritable transfert de savoir-faire. Ce sont ici des perspectives de coopération, et non l’annonce de partenariats déjà signés.

5 MiaIA et la transmission de la mémoire

Pouvez-vous nous présenter votre projet MiaIA, son état d’avancement, ses perspectives économiques et les questions éthiques qu’il soulève ?

MiaIA est un projet que je porte autour de la mémoire personnelle et de sa transmission. L’idée est d’aider une personne à consigner ses souvenirs, ses expériences et ses connaissances au fil du temps, puis à retrouver ces éléments et à choisir ce qu’elle souhaite transmettre à ses proches.

Une première approche envisagée repose sur des questions régulières et sur des contenus volontairement ajoutés par l’utilisateur : récits écrits, enregistrements vocaux, photographies ou documents. Une personne pourrait, par exemple, raconter son parcours professionnel ou expliquer une tradition familiale. L’IA aiderait à organiser et à rechercher ces contenus, en conservant un lien clair avec les sources.

À ce stade, je présente MiaIA comme un projet en phase de conception. Je ne revendique pas ici de lancement commercial, de clientèle acquise ni de performances validées. Les fonctions exactes, les choix techniques et le calendrier devront être précisés et éprouvés avant toute communication de résultats.

Sur le plan économique, plusieurs pistes peuvent être étudiées : un abonnement individuel ou familial, des services de conservation et des offres destinées à la transmission de savoir-faire. Ce sont des hypothèses de modèle économique à tester. Leur viabilité dépendra notamment du coût du stockage, de la sécurité, de l’utilité perçue et de la confiance des utilisateurs.

Les questions éthiques sont centrales. Le consentement doit être explicite et révocable. Une personne doit pouvoir savoir ce qui est conservé, corriger ses informations, les exporter et les supprimer. Les souvenirs impliquent souvent des tiers : leur vie privée doit également être protégée. Il faut aussi définir les accès en cas de décès ou d’incapacité, sans supposer que les proches disposent automatiquement de tous les droits.

Enfin, une réponse générée ne doit jamais être présentée comme un souvenir authentique si elle ne repose pas sur une source conservée. MiaIA ne doit pas prétendre reproduire une conscience ni garantir une mémoire parfaite. Les usages éventuels de lunettes ou de caméras restent des pistes à évaluer ; toute captation devrait être visible, contrôlée et respectueuse des personnes présentes. Les interfaces cérébrales relèvent, pour leur part, d’un horizon de recherche distinct et ne constituent pas une fonctionnalité annoncée du projet.

Éléments de présentation pour la rédaction

Courte biographie professionnelle

Soglo Eric Houenafa est un entrepreneur béninois et ingénieur informatique full-stack. Il dirige MY AFRIQUE 2S2I SARL, entreprise basée au Cameroun qu’il conduit depuis 2016. Ses activités portent sur les logiciels, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les services numériques. Titulaire d’un Master 2 professionnel en génie informatique, il poursuit un Doctorate in Business Administration au Collège de Paris Maroc. Il est l’auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, consacré aux risques et aux conditions d’une appropriation responsable de ces technologies sur le continent.

Présentation de MY AFRIQUE 2S2I

MY AFRIQUE 2S2I SARL est une entreprise de services et d’ingénierie informatique basée à Nkongsamba, au Cameroun. Dirigée par Soglo Eric Houenafa, elle intervient dans le développement de logiciels et de services numériques, la cybersécurité et les projets mobilisant l’intelligence artificielle. Ses projets comprennent notamment PharmaLink, dans la santé numérique, et MYA Express, consacré à la gestion du transport scolaire. Son approche associe conception technique, adaptation aux usages et accompagnement des utilisateurs.

Site internet : https://www.myafrique.org

Présentation synthétique de MiaIA

MiaIA est un projet en phase de conception visant à organiser et à transmettre la mémoire personnelle à partir de contenus volontairement confiés par les utilisateurs. L’approche envisagée combine des questions régulières, la conservation de récits et de documents, ainsi que des fonctions de recherche assistées par l’IA. Le consentement, la confidentialité, la traçabilité des sources et le contrôle des accès constituent des exigences de conception. Le modèle économique et les fonctionnalités restent à valider.