La chute de l’euro face au dollar, nouvel épisode de la “guerre des monnaies”

3acb8a3b0c7ee100fcf8b695d859a5899c0c9f24.jpg
un dollar (Photo : Philippe Huguen)

[20/03/2015 11:08:15] Paris (AFP) La chute de l’euro face au dollar illustre une nouvelle fois la “guerre des monnaies” qui se joue à l’ombre de banques centrales désireuses, par le biais de la devise, de dynamiser leurs économies mises à mal par la crise.

Le séisme qui a frappé le système financier en 2008 puis la crise de la dette en Europe entre 2010 et 2012 ont mis les institutions monétaires en première ligne et chacune d’entre elles a mis toutes ses forces dans la bataille pour assurer à son pays les meilleures conditions monétaires.

“Nous sommes vraiment dans un processus où la politique monétaire s’est substituée à la politique budgétaire”, car “les gouvernements n’avaient plus de marges de man?uvre budgétaires”, explique Christopher Dembik, un économiste de Saxo Banque.

Après la crise de 2008, “les banques centrales sont intervenues, car très vite les gouvernements ont dû se restreindre, ayant déjà dépensé plus qu’ils ne le pouvaient”, note également Patrick Jacq, un spécialiste de la dette chez BNP Paribas.

Le Graal généralement recherché est une monnaie faible, qui rend les prix à l’exportation attractifs et aiguillonne les ventes des entreprises, donnant ainsi un bol d’air à l’économie dans son ensemble.

“Tout le monde veut booster sa croissance économique et recourt ainsi aux bonnes vieilles méthodes, à savoir affaiblir sa monnaie pour gonfler ses exportations et augmenter ainsi de façon rapide et sûre son produit intérieur brut”, résume Eric Vanraes, gérant obligataire du fonds d’investissement EI Sturdza, basé en Suisse.

Pour autant, remarque M. Jacq, “l’arme de la monnaie est rarement un objectif officiel” et la Banque centrale européenne (BCE) a ainsi toujours dit qu’elle n’avait pas d’objectif de change.

Cet objectif n’a pas été formulé officiellement, “mais elle le pensait tellement fort que tout le monde l’a entendu”, lance René Desfossez, spécialiste de la dette chez Natixis, car “les changes sont un des principaux leviers sur lesquels elle joue” pour assurer “les conditions monétaires les plus favorables possible à la reprise de l’économie” européenne.

L’envolée de la devise américaine a néanmoins poussé la Réserve fédérale américaine (Fed) à s’émouvoir publiquement cette semaine, par la voix de sa présidente Janet Yellen, du “poids pour la croissance américaine” d’un dollar fort.

– 24 banques centrales ont déjà abaissé leurs taux en 2015 –

Car comme toutes les banques centrales jouent la même partition, en ajustant en permanence leurs dispositifs ou en puisant dans leurs réserves de change pour maintenir leur devise dans des limites acceptables, leurs stratégies se retrouvent souvent en opposition. D’où l’expression utilisée par les spécialistes de “guerre des monnaies”.

Et dans une telle configuration, les plus solides sont logiquement en position de force.

“Aujourd’hui les principales banques centrales”, à savoir la BCE, la Fed, la Banque populaire de Chine et la Banque du Japon, “tiennent les rênes de cette guerre, les autres réagissant avec retard et essayant de limiter les dégâts, explique M. Dembik.

L’épisode le plus marquant de ce point de vue a été le renoncement brutal de la Banque nationale suisse (BNS) mi-janvier à la politique qu’elle menait depuis trois ans pour empêcher le franc suisse de monter trop face à l’euro.

L’exemple est toutefois loin d’être isolé. “Cette année, 24 banques centrales ont déjà abaissé leurs taux. A la mi-mars, la banque centrale de Serbie, celle de Corée et la thaïlandaise l’ont fait”, et la Russie leur a emboîté le pas, détaille Greg Smith, analyste chez World First.

En lançant le 9 mars un programme d’ampleur historique de 1.140 milliard d’achats d’actifs d’ici septembre 2016, la BCE a ainsi fait sérieusement pencher la balance en défaveur du dollar.

“La hausse continue du dollar pose un dilemme pour la Fed”, notamment car elle “entame la capacité des exportateurs (américains) à rester compétitifs”, estime Simon Smith, analyste chez FxPro.

“Depuis le moins d’août, le dollar s’est apprécié de quelque 25% face au panier moyen des grandes monnaies mondiales”, relève M. Vanraes.

Mais selon lui, “la question aujourd’hui, c’est surtout la Chine: comme le yuan est arrimé au dollar, la banque centrale chinoise pourrait faire l’inverse de la BNS et dévaluer sa monnaie”.

Un geste qui relancerait une nouvelle fois la compétition.