Islam politique : Le modèle turc difficilement transposable en Tunisie!

Le succès, le 12 juin dernier, pour la deuxième fois du parti turc de la
Justice et du développement (AKP) aux élections législatives fascine tous les
partis arabes d’inspiration islamique, lesquels s’emploient à en calquer le
modèle, du moins à leur manière. Reste à savoir, dès lors, si l’expérience de l’AKP
est exportable ou non. Et là, c’est tout un autre programme.

Le parti tunisien Ennahdha, de tendance fondamentaliste, est lui aussi intéressé
par ce modèle. Selon nos informations, il a dépêché, ces jours-ci, une
délégation en Turquie pour en savoir plus, même si
Ennahdha a toujours prétendu
que l’AKP, pour mener à terme son projet politique, s’est inspiré des écrits de
son leader Rached Ghannouchi.

Maintenant, les Tunisiens le savent et le comprennent: Ennahdha, tout comme les
partis «Hizb Ettahrir», Assalam et le parti sunnite (partis non reconnus), pris
de court par une révolution du 14 janvier 2011 à laquelle ils n’ont nullement
contribué, voulaient tout juste rassurer des Tunisiens sceptiques et inquiets de
voir un jour des aventuristes intégristes renaître de leurs cendres et gommer
les progrès accomplis, durant plus de cinquante ans.

Objectivement, au regard des programmes politiques et socioéconomiques de l’AKP
et d’Ennahdha, rien ne lie ces deux mouvements politiques à l’exception de leur
appartenance à une même religion: l’Islam.

L’AKP a eu l’intelligence et le mérite de valoriser l’acquis turc (et non
islamique) et de le renforcer. Il a hérité de ses prédécesseurs laïcs un pays
dynamique et prospère, à deux doigts d’une adhésion historique à l’une des plus
grandes puissances économiques du monde: l’Union européenne (UE) actuellement en
crise rampante. Avant l’avènement de l’AKP, la Turquie était déjà qualifiée
d’«atelier de l’Europe», c’est-à-dire un pays qui avait acquis, déjà, ses
lettres de noblesse pour jouer dans la cour des grands pays industriels.

Avant que l’AKP ne prenne le pouvoir, la Turquie a franchi d’importants pas sur
la voie de la modernité et du développement durable. Conséquence, les Turcs,
qu’ils soient laïcs ou musulmans, partout où ils se trouvent dans le pays,
avaient accès aux attributs d’une vie décente et d’un développement acceptable.
Au plan des valeurs, l’AKP a réussi à concilier entre modernité, laïcité,
identité islamique et ouverture, une recette qui a fait ses preuves.

Dans son programme électoral, lors des récentes législatives, l’AKP s’est
attelée à faire de la discrimination positive et à faire rattraper les couches
moins nanties. De passage à Tunis, M’rad Morjane, président de la Commission des
affaires étrangères au Parlement turc, a déclaré que l’AKP avait mis l’accent
sur l’institution au profit des catégories démunies un certain nombre
d’avantages de rattrapage: la gratuité des soins, la gratuité des livres
scolaires pour les élèves des cycles primaire et secondaire, l’achat de
logements sociaux à des conditions préférentielles, la mise à la disponibilité
de tous les étudiants d’un ordinateur portable… Il en ressort que l’AKP, en sa
qualité de parti éclairé, mise sur l’éducation, l’acquisition du savoir, la
maîtrise des technologies et, surtout, la conscientisation massive des Turcs.

Les résultats ne peuvent que suivre. La Turquie réconciliée avec toutes les
composantes de son peuple (laïcs, musulmans, athées…), ne peut être qu’une
grande nation. De nos jours, elle est une grande puissance régionale
incontournable où il fait bon de vivre en plus.

Lorsqu’on regarde du côté tunisien, les partis d’obédience islamique, du moins
les plus visibles pour le moment, tels que les partis «Ettahrir», Essalama, le
parti sunnite et Ennahdha pour lesquels «l’Islam est l’unique solution», ils se
soucient avant tout de supprimer la «tunisianité» des Tunisiens, à appliquer une
chariaâ qui diabolise la femme (la moitié du pays) et à les intégrer dans un
projet utopique intégriste «la Omma islamia», faisant fi de tous les sacrifices
consentis et acquis accomplis par des Tunisiens et Tunisiennes depuis l’accès du
pays à l’indépendance, il y a 55 ans.

Au cours d’une longue interview accordée à la chaîne de télévision Attounsia,
Abdelmajid Lahbibi, chef du bureau politique du Hizb Ettahrir, a déclaré que le
drapeau du pays, confectionné pourtant durant l’époque ottomane, c’est-à-dire
bien avant le protectorat français, le «dégoûte», car il lui rappelle le
colonisateur. Pour mémoire, des manifestants de ce parti ont osé, à Jendouba,
enlever le drapeau national et le remplacer par le drapeau noir du parti. Sans
commentaire.

Rached Ghannouchi, alors chef du mouvement Ennahdha dans les années 80, prêchait
un avenir cauchemardesque pour le pays: port obligatoire du voile, rôle fort
réducteur pour les femmes (celui de se marier, d’enfanter et d’éduquer les
enfants), arrachage des vignobles, interdiction du port du maillot, fermeture
des bars et des hôtels….

Rached Ghannouchi, qui a tendance, après la révolution du 14 janvier, à changer
de ton et à prétendre adhérer au Code du statut personnel. Pour Mme Zahia
Jouirou, islamologue, «il le fait surtout pour des raisons politiques et sa soif
du pouvoir. Ses convictions restent les mêmes et ses écrits l’attestent. L’écrit
étant plus crédible que les professions de foi, à ses yeux».

Pis, aux yeux du politologue Sami Ayachi, les partis d’inspiration islamique
cherchent à uniformiser la société tunisienne sur le modèle du parti unique pour
lequel «ceux qui ne sont pas avec nous et comme nous, sont forcément contre
nous» semble être selon lui, leur devise. Il estime également que
l’uniformisation de la société prend aussi des allures vestimentaires importées
pour la femme, le hijab et pour l’homme la barbe…».

Pour mémoire, en 1987, les Tunisiens n’avaient pas beaucoup de choix entre le
parti unique de Ben Ali et celui d’Ennahdha et leur adhésion à la dictature du
président déchu était tout juste par défaut.

Il faut dire que cette adhésion par défaut nous a coûté, depuis le début des
années 80, trente ans de retard en matière de développement.

C’est pourquoi, parler de nos jours d’une quelconque similitude entre un AKP
éclairé et des partis tunisiens d’inspiration islamique intégriste n’est pas à
l’ordre du jour. A méditer.