Entre tradition et technologie, Jihene Touati a réussi à transformer un secteur longtemps sous‑estimé en véritable opportunité économique. Avec Arzaak, elle digitalise les savoir‑faire artisanaux, crée des passerelles vers l’emploi et ouvre un marché scalable dans un écosystème encore trop centré sur la tech “buzz”.

Rencontre avec une fondatrice qui redéfinit l’innovation à sa manière.

Comment décririez-vous la mission profonde d’Arzaak aujourd’hui ?

Au départ, Arzaak était une idée simple : rendre les formations artisanales accessibles en ligne. Aujourd’hui, la mission est devenue beaucoup plus ambitieuse. Nous voulons offrir une seconde chance économique à des milliers de femmes et de créatifs en transformant leurs talents en revenus durables. Arzaak est devenu un pont entre le savoir-faire, la technologie et l’accès au marché.

À quel moment avez-vous compris que votre idée pouvait devenir une entreprise à impact ?

Le déclic est venu lorsque certaines participantes ont commencé à générer leurs premiers revenus grâce à ce qu’elles avaient appris. Quand une femme vous dit qu’elle a pu vendre ses créations ou contribuer aux revenus de sa famille, vous réalisez que ce projet peut réellement changer des trajectoires. À ce moment-là, j’ai compris qu’Arzaak n’était plus un simple projet passion, mais un levier de transformation économique et sociale.

Quelles compétences ont été déterminantes dans votre parcours ?

La résilience, l’innovation et surtout la créativité. Je ne reproduis jamais ce qui existe déjà. J’analyse un secteur, j’observe les détails, j’identifie les pain points, puis j’imagine de nouveaux scénarios. Quand on crée quelque chose de nouveau, la vision n’est pas toujours évidente pour les autres. Il faut donc y croire suffisamment pour continuer, même lorsque l’entourage doute.

« La technologie ne remplace pas la tradition : elle est le canal qui la préserve et la transmet à plus grande échelle. »

Comment votre vision du leadership a-t-elle évolué ?

Au début, j’étais dans le contrôle total. Comme beaucoup de fondateurs, je voulais tout faire moi-même. Avec le temps, j’ai appris à créer un cadre où les autres peuvent contribuer et faire grandir le projet. Je suis déterminée, mais aussi à l’écoute. J’aime embarquer mon équipe dans une vision commune. L’entrepreneuriat m’a appris la patience, et surtout à accepter les critiques sans remettre en question ma valeur ou ma vision.

Comment conciliez-vous tradition, pédagogie et technologie ?

Pour moi, la technologie ne remplace pas la tradition : elle la préserve et la transmet à plus grande échelle. Chez Arzaak, nous digitalisons les savoir-faire tout en respectant leur authenticité. Le digital devient un canal de transmission, pas une substitution.

Quels profils bénéficient le plus de vos formations ?

Principalement des femmes qui souhaitent développer une activité génératrice de revenus, des artisans qui veulent moderniser leurs compétences et des jeunes créatifs qui souhaitent lancer leurs marques. La transformation la plus marquante reste le passage de l’apprentissage à la génération de revenus.

Comment mesurez-vous l’impact social et économique d’Arzaak ?

Nous suivons plusieurs indicateurs :

  • le nombre de personnes formées ;
  • celles qui génèrent un revenu grâce à leurs compétences ;
  • les collaborations et opportunités professionnelles créées via notre portail d’emploi spécialisé dans l’artisanat et le culinaire.

Quels ajustements avez-vous dû opérer pour toucher un public international ?

Nous avons traduit et localisé les contenus, adapté les formats pédagogiques aux habitudes numériques locales et intégré des options de paiement flexibles.

L’objectif est de rendre la formation accessible tout en préservant l’authenticité artisanale tunisienne.

Comment gérez-vous l’équilibre entre identité artisanale et attentes globales ?

L’identité artisanale et culinaire est notre cœur de métier. Nous la transmettons à des publics de différentes nationalités, tout en intégrant des savoir-faire internationaux pour enrichir l’expérience. L’échange culturel est au centre de notre démarche.

Quel a été le moment le plus difficile dans le développement d’Arzaak?

La transition forcée vers le digital pendant le COVID.

Passer du présentiel au 100 % en ligne semblait risqué : beaucoup doutaient que l’artisanat puisse fonctionner à distance. Nous avons surmonté ce défi en testant, ajustant, itérant. La qualité, l’interactivité et le suivi personnalisé ont convaincu nos clientes. C’est là que nous avons découvert notre potentiel international.

« N’attendez pas que tout soit parfait. L’entrepreneuriat n’est pas une question d’âge ou de diplôme, mais de courage, de persévérance et de vision. »

Comment gérez-vous la pression tout en préservant votre vision et votre santé mentale ?

Je structure mes journées, je priorise les actions à fort impact et je délègue.
Je m’entoure d’une équipe de confiance et je prends du recul quand nécessaire.
La clé est de rester alignée avec la vision long terme, sans se laisser absorber par les urgences quotidiennes.

Si vous pouviez recommencer, que feriez-vous différemment ?

Je créerais une offre plus riche dès le départ, je retarderais la partie technologique pour me concentrer sur les contenus, et je passerais moins de temps dans les programmes d’accompagnement pour entrepreneurs afin de préserver nos ressources.

Quels sont les prochains jalons stratégiques pour Arzaak ?

Nous lançons bientôt notre application mobile, avec des fonctionnalités innovantes et des partenariats stratégiques. Cela renforcera notre position en Tunisie et nous permettra de scaler sur la région MEA. Nous intégrons également davantage d’outils d’IA pour rendre l’apprentissage plus interactif et personnalisé.

Comment imaginez-vous l’avenir de la formation artisanale à l’ère de l’IA ?

Elle sera plus accessible, interactive et personnalisée. L’IA permettra d’adapter les contenus, de suivre les progrès et même de simuler certaines pratiques.
Le digital ne remplace pas le savoir-faire : il le valorise et l’étend à une audience mondiale.

« Arzaak n’est plus un simple projet passion, c’est un levier de transformation qui transforme les talents en revenus durables. »

Quelle place souhaitez-vous qu’Arzaak occupe dans l’écosystème entrepreneurial ?

Nous voulons être un pont entre artisanat et digital, un exemple de startup à impact rentable et une référence dans les industries créatives et culturelles.
Nous voulons inspirer d’autres fondateurs — et fondatrices — et mettre en lumière le potentiel économique du secteur artisanal tunisien et régional.

Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes qui hésitent à entreprendre ?

N’attendez pas que tout soit parfait. L’entrepreneuriat n’est pas une question d’âge ou de diplôme, mais de courage, de persévérance et de vision.

Comment lutter contre l’âgisme et les stéréotypes ?

En se concentrant sur ses compétences, en construisant un réseau solide et en mettant en avant les réussites féminines. La meilleure réponse aux barrières invisibles reste l’action : prouver par les résultats que l’on peut créer des projets rentables, innovants et à impact, quel que soit son âge ou son genre.

Entretien initié par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Mission : Digitaliser les savoir-faire artisanaux pour créer des revenus durables.
  • Pivot stratégique : Passage réussi au 100 % digital durant la pandémie de COVID-19.
  • Public cible : Femmes, artisans en modernisation et jeunes créatifs de la région MEA.
  • Innovation : Lancement imminent d’une application mobile dopée à l’IA pour un apprentissage personnalisé.
  • Impact : Création d’un portail d’emploi spécialisé dans l’artisanat et le culinaire.