Le sport tunisien entre ‘opium du peuple’, école de la
gouvernance et risque d’instrumentalisation
En Tunisie,
le sport
occupe aujourd’hui l’espace public, les médias, les forums
de discussion allant du café du coin jusqu’à la communauté des bloggeurs. Le
sport est présent dans tous les esprits, dans toutes les discussions, …
Faut-il pour autant en conclure qu’il s’agit là d’une nouvelle forme
idéologique, remplaçant les mouvements de gauche des années 60 et 70 ou les
mouvements conservateurs, parfois radicaux, des années 80-90. Le traitement
médiatique du sport serait il une forme de pédagogie politique savamment
orchestrée pour apprendre au bon peuple des notions telles que la gouvernance,
le respect des règles, les débats francs et l’écoute des critiques ouvertes … ?
Serions-nous dans une logique d’alimentation saine et équilibrée de nos vides
individuels et collectifs ou alors vivons-nous une période d’instrumentalisation
des supporters en cristallisant ce qui constitue tout ce qu’il y a de primaire
en eux tels que le régionalisme, le chauvinisme et tous les comportements
excessifs auxquels on assiste malheureusement toutes les semaines ?
Le sport est une valeur pour les individus et pour la société. Sur le plan
individuel, le sport occupe, le sport distrait, le sport passionne, le sport
protège le corps, le sport aiguise le goût de l’effort, le sport apprend le
respect de l’autre et l’estime de soi, le sport donne de la joie parfois
incommensurable (épopée de l’équipe tunisienne en Argentine en 1978, victoire
CAN 2004…) … Au niveau de la communauté, le sport pratiqué à large échelle est
synonyme d’une société saine tant sur le plan mental que physique, mais aussi
des dépenses publiques de santé maîtrisées grâce à la prévention de maladies
endémiques et coûteuses, telles que les cardiopathies notamment.
Dans ce domaine, la politique sportive du pays vise d’une part le développement
de la pratique organisée du sport au niveau scolaire et au sein d’associations
sportives structurées et d’autre part à la promotion du sport d’élite afin
d’impacter positivement sur l’image du pays en mettant en avant une jeunesse
vaillante, conquérante et épanouie.
Le nerf de la guerre demeure encore et toujours l’argent. Or les ressources
financières actuelles du sport national tunisien sont évaluées à près de 120
millions de dinars partagées moitié-moitié entre apports publics et financement
privé, cela s’avère insuffisant pour atteindre les standards internationaux.
Mais, l’argent n’est pas tout. L’état des lieux organisationnel, réglementaire
et financier des structures sportives en Tunisie amène à la nécessité d’une mise
à niveau managériale des clubs et des fédérations pour une rationalisation de
l’utilisation des budgets, durement collectés, pour la gestion de ses structures
et la formation sportive des jeunes et leurs formateurs.
Malgré un réservoir extraordinaire de compétences sportives et managériales,
malgré un intérêt manifeste des pouvoirs publics et un fort engouement du public
sportif tunisien, le sport tunisien demeure en deçà de ce à quoi il pourrait
aspirer légitimement. Aussi, multiplier les ressources financières et une
gestion efficace et efficiente des associations sportives, qui sont au cœur du
développement sportif en Tunisie, serait une priorité devant les chantiers qui
attendent le monde du sport en Tunisie tels que les infrastructures, l’éthique
sportive ou encore le rôle des médias pour améliorer l’image du sport en
Tunisie.
Sur le plan sportif, le bilan est mitigé, parfois inquiétant
La Tunisie du handball championne d’Afrique pour la 8ème fois, c’est formidable
! Ne boudons pas notre plaisir. C’est le fruit d’un effort collectif et d’une
génération de handballeurs bourrés de talents. Le basketball va tout aussi bien,
la Tunisie est qualifiée à la phase finale de la Coupe du Monde pour la première
fois, c’est bien, c’est même très bien, on jouera contre les Etats-Unis et les
phénomènes de la NBA à Istanbul en août prochain, en plein mois de ramadan, ça
promet ! En individuel, les prouesses galactiques de Oussama Mellouli sont à
l’actif de la capacité de la Tunisie à produire à chaque génération des
champions hors-pairs à l’instar de Mohammed Gammoudi dans les années 60, mais
avec un rythme relativement lent : Un Méga champion tous les 40 ans !
Est-ce l’arbre qui cache la forêt ? Quid du football, sport-roi, et de l’équipe
nationale sénior ? Quid de la relève ? Où en sont nos clubs professionnels et
leur positionnement africain ? Qu’en est-il de la formation de techniciens, de
managers sportifs, … ? Pourquoi il y a si peu de licenciés en football
(seulement 32 000) contre une pratique informelle paradoxalement très développée
? Quid des autres sports collectifs qui souffrent actuellement tels que le
volleyball, dont les clubs sont présents dans seulement 8 gouvernorats, jadis
source de rayonnement continental pour la Tunisie ou encore le rugby, parent
pauvre du sport collectif tunisien, mais désormais sport olympique ? En
individuel, à part quelques petites étincelles en tennis et belles performances
en arts martiaux, la situation n’est guère meilleure : que reste-t-il de nos
succès d’antan en boxe, en lutte, en athlétisme et en haltérophilie, disciplines
très appréciées par les tunisiens et particulièrement ciblées par la tutelle car
très rentables avec un ratio médailles/investissement théoriquement très
favorable ?
Sur le plan de la pénétration du sport en Tunisie, les jeunes en âge de pratique
du sport entre 10 et 34 ans représentant 4,1 millions d’habitants constituant
seulement un ratio de 2.8%, soit 123 000 licenciés dans les 719 clubs sportifs
appartenant aux 39 fédérations que compte le pays. Ce taux est à comparer au cas
français (médiane européenne) qui affiche un taux de 25% de licenciés avec un
nombre de 16 millions appartenant à 15 700 clubs. De plus, les statistiques de
la pratique du sport dans les structures organisées en Tunisie indiquent une
dispersion régionale déséquilibrée, ainsi le taux de jeunes en âge de pratique
du sport est de 4.5% dans le Sahel, il est de 3.9% dans le grand Tunis (ce qui
n’est pas élevé en soi), contre 1.0% dans le Sud Ouest et 1.5% dans Centre
Ouest, devant une moyenne nationale de 2.8%. Autre distorsion dans la pratique
du sport en Tunisie, elle réside en la répartition par catégories d’âge qui ne
s’avère pas conforme au système pyramidal de pratique sportive avec des trous au
niveau des catégories des benjamins, des minimes et des cadets dus
essentiellement à un mauvais relais entre le sport scolaire et le sport en clubs
civils. Une éclaircie tout de même, dans ce tableau, plutôt sombre, celle liée à
la pratique du sport par la gente féminine, en effet, celle-ci représente 30% du
nombre des licenciés en Tunisie, ce qui place notre pays dans le peloton de tête
au niveau mondial par rapport à ce critère. Il est à noter à ce propos que la
licence est gratuite pour les filles dans tous les clubs sportifs civils, c’est
la règle. Une excellente chose.
Bilan financier du système sportif déséquilibré
Les ressources financières actuelles du sport national tunisien atteignent près
de 120 millions de dinars, soit 12 dinars par habitant par an, c’est très peu au
vue de nos ambitions. Elles se répartissent entre ressources publiques, estimées
à environ 50 millions de dinars, des ressources privées des associations
sportives estimées à 50 MD, des recettes propres des fédérations sportives
d’environ 10 MD et enfin les dettes globales des structures sportives qui
s’élèvent à près de 10 MD.
Les ressources financières publiques aux fédérations et associations sportives
proviennent essentiellement de la contribution du Ministère de la Jeunesse, du
Sport et de l’Education Physique au fonctionnement des fédérations sportives et
du financement des activités de l’élite sportive nationale qui s’élève
globalement à près de 21 MD (la contribution du Ministère au financement des
sportifs d’élite en individuel est de l’ordre de 3 millions de dinars), des
subventions des Municipalités qui se sont élevées à près de 9 MD en 2009, et ce,
outre l’entretien des infrastructures sportives, et du Fonds National de
Promotion de la Jeunesse et des Sports (FNPJS), alimenté actuellement
exclusivement par 50% des recettes de la société PROMOSPORT. Cette ressource
s’est élevée au cours de l’année 2009 à 14 Millions de dinars dont la quotepart
réservée aux associations sportives est estimée à 10 MD pour la saison
2008/2009. Il est à noter que la Ligue 1 s’accapare près de 50% de ce montant,
la Ligue 2 environ 15%. Par ailleurs, d’autres ressources publiques provenant
d’entreprises nationales contribuent au financement des associations sportives ;
Il s’agit par exemple des ressources issues des droits TV prévues dans le
contrat liant la FTF et l’Etablissement de la Télévision Tunisienne (ETT) et qui
prévoit un montant annuel de 2,4 MD (fin de contrat : 2010) et des dons octroyés
par les sociétés nationales et qui s’élèvent à près de 1.5 MD (Ligues 1 et 2 de
football professionnel).
Les ressources de financement privées sont estimées à près de 50 MD et se
déclinent comme suit : Billetterie et abonnements estimée à 12 MD, subventions
privées (personne physique notamment) s’élevant à près de 10 MD, la cession de
joueurs d’un montant estimé à près de 10 MD, la publicité et le sponsoring qui
s’élèvent à 5 MD, l’apport des compétitions internationales qui s’élève à 3 MD,
les droits TV privées contribuant à hauteur de 1,5 MD ainsi que d’autres
ressources telles que les galas et fêtes, les jeux SMS et les produits dérivés,
estimées à 2,5 MD.
Les 52 clubs professionnels et semi-professionnels, sur les 719 associations
sportives, ont un budget global annuel cumulé de près de 70 MD, soit près de 60%
de l’ensemble du financement du sport en Tunisie. Les 14 clubs professionnels de
la Ligue 1 accaparent 80% de ce montant avec seulement 5 clubs (ESS, EST, CSS,
CA et ST) sur 14 qui représentent 80% du budget de la ligue 1, dont les clubs
disposent de budgets allant de 12 MD à 1.1 MD. Les dettes de ces clubs
représentent globalement près de 20% de leurs budgets. Les 14 clubs
professionnels de la Ligue 2 disposent d’un budget annuel cumulé de près de 10 M
DT allant de 0,25 à 1,4 M DT. Les 24 clubs pro et semi-professionnels de la
Ligue 3 représentent un budget global cumulé par an de près de 5 M DT. Par
ailleurs, 25 clubs évoluant dans un cadre semi professionnel en National A et
dans les sections de handball, basketball et volleyball. Il est à noter
qu’environ 80 clubs disposent d’un budget dépassant 100 000 DT et que 600
associations sportives disposeraient d’un budget inférieur à 50 000 DT !
Sans la contribution de l’Etat et le financement public, tous les clubs
tunisiens seraient en déséquilibre financier.
Le football représente 80% en termes des charges financières des clubs de Ligue
1, 10% allouées aux autres sports collectifs, 1% aux sports individuels, 5% aux
frais généraux et 2% divers dépenses. L’analyse des dépenses des clubs de Ligue
1 sur le football indique que 90% des dépenses sont occasionnées par l’équipe
sénior, contre 7% pour les sections jeunes et 3% pour la gestion des centres de
formation quand ils sont opérationnels. Le handball représente 43% des dépenses
des autres sports, suivi du volleyball (28%), le basketball (21%) et 7% pour les
sections individuelles. Le principal des dettes des clubs de Ligue 1 est envers
les fournisseurs (27%), le fisc et la CNSS (21%), les joueurs (17%), les comités
directeurs (14%) et les banques (12%).
Obligations juridiques et réglementaires rarement respectées
Sur le plan organisationnel et juridique, deux textes de loi fondamentaux
régissent les structures sportives : N°11 An 1995 et N°78 An 2004. On constate
que la législation n’est plus adaptée au nouvel environnement économique des
clubs, surtout professionnels : La loi sur les associations, les règlements de
la FTF, les règlements des fédérations, la norme comptable NCT 40, autres et
notes administratives… Il n’existe pas de lois régissant proprement le
fonctionnement des associations sportives. De plus, les obligations sont
applicables à toutes les associations sans discernement (peu importe la taille,
budget….).
Aujourd’hui, rares sont les clubs sportifs qui ont créé des centres de
formation, qui affectent 10% du budget à la formation des jeunes, qui affectent
20 % des subventions de l’Etat à la formation, qui disposent de structure
comptable et administrative de métier, de tenue de comptabilité séparée pour les
jeunes, de tenue de comptabilité conformément à la NCT 40. Rare sont les clubs
qui pratiquent la RS sur salaires (joueurs et entraineurs), la couverture
sociale des joueurs et entraineurs, ceux qui fournissent des bulletins de paie
aux joueur, qui appliquent une procédure budgétaire efficace ou des procédures
formelles de collecte de subvention et de contrôle de la billetterie.
Il est vrai que le quotidien des comités directeurs est difficile, et
l’engagement dans la gestion des clubs est basé avant tout sur le volontariat et
c’est très honorable de la part de ces personnes qui s’engagent et militent au
sein des associations sportives dans l’ensemble du pays et dans toutes les
disciplines, dans des conditions souvent précaires, qui donnent de leur temps,
de leur énergie et très souvent de leur deniers pour assurer la vie voire la
survie des clubs qu’ils gèrent. Mais les temps ont changé, aujourd’hui, il y a
désormais le professionnalisme qui côtoie les clubs amateurs, de grosses
cylindrées à côté de petites structures…
Vers un bel horizon pour le sport tunisien
L’objectif d’augmenter le nombre de pratiquants de sport et la détection des
jeunes particulièrement doués en vue de les enrôler dans les sports d’élite,
notamment pour les régions non littorales est largement atteignable par un
travail collaboratif entre les milieux scolaires et les clubs civils, en
élargissant la base des pratiquants et en augmentant le nombre de disciplines
sportives par gouvernorat (investissement dans les infrastructures).
Souvenons-nous de l’effet de l’ouverture des salles couvertes omnisports à
Monastir et à Kairouan : Deux géants du basketball national sont nés !
Les sources du financement du sport sont à développer notamment au niveau des
recettes liées aux droits TV qui représentent actuellement moins de 4%, alors
qu’en Europe les droits TV représentent près de 60% du financement du sport !
Les recettes de la société PROMOSPORT peuvent aussi être augmentées par
l’élargissement du spectre actuel de ses activités en développant d’autres
systèmes de jeux de hasard. L’avènement de la technologie 3G en Tunisie
permettra l’émergence de nouveaux modèles économiques basés sur le visionnage de
séquences sportives en direct ou non sur les portables des abonnés-supporters,
pouvant être lucratives pour nos clubs. La formation et surtout la
rationalisation de la fonction recrutement et cession de joueurs étrangers dans
les clubs professionnels peuvent assurer des recettes financières
substantielles. Rationaliser la gestion des clubs de L1 et L2 en
professionnalisant davantage les autres fonctions (marketing, billetterie,…) au
sein des associations sportives est à même de générer des recettes
supplémentaires pour les clubs. Globalement, les ressources financières dans le
sport tunisien peuvent doubler dans un horizon de trois ans. Mais pour digérer
une augmentation importante des budgets, les associations sportives tunisiennes,
dont notamment les clubs professionnels et semi-professionnels doivent se mettre
à niveau sur les plans financiers, juridiques et organisationnels. C’est
l’ensemble du système sport en Tunisie qui est concerné par ce plan de mise à
niveau.
Ainsi, sur le plan organisationnel, les clubs de la Ligue 1, qui concentrent le
principal du financement du sport en Tunisie, pourraient se doter d’un staff
permanent de cadres dont un Directeur Général avec l’emploi de jeunes diplômés
en les mixant avec les expérimentés ou dirigeants à la retraite pour tenir des
fonctions de gestion telles que la comptabilité, la billetterie et les
abonnements (mise en place d’une cellule de contact, de suivi et de fidélisation
des sponsors), le marketing, la publicité et le sponsoring, les ressources
humaines, le juridique, approvisionnement et logistique,… Toutes ces fonctions,
ainsi professionnalisées, généreraient davantage de fonds pour les clubs, les
salaires de ces jeunes peuvent être pris en charge en partie par l’Etat sur une
durée limitée.
Il est impératif pour les clubs professionnels de mettre en place des procédures
de gestion au niveau du recrutement, des achats, de la gestion des archives, du
traitement des avances accordées par les dirigeants ou les membres de l’organe
de direction… voire du contrôle du respect de la charte sportive (anti-dopage et
d’anticorruption). On peut envisager éventuellement une législation spécifique
aux associations type code des sociétés commerciales ou une forme inspirée du
modèle français (le plus proche du cas tunisien).
L’instauration d’un organisme national indépendant de contrôle des associations
sportives et fédérations de type CMF (Conseil des marchés Financiers) pour le
marché financier dont les prérogatives couvriraient le contrôle du respect par
les associations des droits et obligations et l’attribution des sanctions,
pourrait émerger suite à un débat d’experts en matière de droit sportif.
Les clubs ont aussi besoin aujourd’hui d’un plan d’assainissement des dettes
antérieures avec éventuellement des avantages fiscaux pour les sociétés et
personnes physiques ayant abandonné leurs créances. On pourra prévoir une
amnistie des dettes sociales pour les associations sportives qui régularisent
leurs situations, mais aussi d’accéder aux crédits bancaires et ce, aussi bien
pour les investissements, l’assainissement de leurs finances que pour les frais
de fonctionnement.
Pour conclure : Vive le sport tunisien !
Avec l’augmentation des ressources financières grâce à l’augmentation des droits
TV, un élargissement des activités de la société PROMOSPORT et un plus grand
professionnalisme dans la gestion des clubs, l’impact prévisionnel sur une plus
grande pratique organisée du sport dans le pays est évident. Le sport d’élite
tunisien et l’image pays ne peuvent que se renforcer si les structures sportives
sont mises à niveau, seul moyen de s’offrir un dispositif de financement
efficace et durable. Enfin, un organisme de régulation et de contrôle
indépendant du ministère de tutelle, des fédérations, ... à l’instar de
l’Instance Nationales des Télécoms (INT) ou du Conseil des Marchés Financiers
constitue le meilleur garant pour atteindre le développement d’un financement
sain et durable des structures sportives en Tunisie dans les meilleures
conditions de bonne gouvernance, concept dont le sport tunisien a le plus
besoin. Vive le sport !
(Article publié par le magazine REALITES)