Avant
d’être nommé secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe (UMA), Habib Ben
Yahia a été secrétaire d’Etat puis deux fois ministre dans le gouvernement
tunisien occupant les portefeuilles de la Défense et des Affaires étrangères.
Jusqu’à la fin des années 80, il a occupé le poste d’ambassadeur de la Tunisie
aux Etats-Unis où il a œuvré, grâce aux relations cultivées le long de son
séjour américain à la naissance de la Chambre tuniso-américaine de Commerce.
Parlant du Maghreb, M. Ben Yahia ne cache pas son optimisme. «Nous partageons
une histoire commune, ce qu’il faut maintenant, c’est de l’élan pour la traduire
en une solidarité économique basée sur des intérêts communs», assure-t-il. Dans
l’entretien ci-après, nous attaquons avec lui le rôle des chambres de commerce
dans le développement des échanges économiques et
particulièrement avec les Etats-Unis et l’Europe, mais nous parlons également du
Maghreb et des enjeux qu’il représente pour les opérateurs économiques et les
populations des cinq pays voisins.
Webmanagercenter : Les chambres mixtes ont-elles un rôle à jouer dans la
dynamisation des échanges commerciaux entre le Maghreb et les USA ?
Habib Ben Yahia : Les
chambres de commerce mixtes créées entre les Etats-Unis et
les pays maghrébins, celle du Maroc, de l’Algérie mais également celle de la
Libye (pays où les choses bougent dans le sens d’une plus grande dynamisation
des relations avec les USA), ont un grand rôle à jouer dans le développement des
échanges commerciaux et des exportations à destination des Etats-Unis.
N’oublions pas l’accord de libre-échange signé entre les Etats-Unis et le Maroc
qui a beaucoup apporté aux deux pays. Au niveau de l’UMA, nous sommes en train
de négocier avec d’autres pays maghrébins un accord global de libre-échange avec
les Américains.
Nous avons ouvert, il y a deux ans, le dialogue USA/UMA à New York avec la
secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de l’époque Susan Right et
actuellement
avec Hillary Clinton que nous avons vue à Charm El Cheikh, l’année dernière.
Nous relançons aujourd'hui le dialogue en lui donnant des dimensions économique
et commerciale plus prononcées. Nous organisons d'ailleurs au mois de mars une conférence
concernant l’aspect financier de notre coopération avec des spécialistes
américains à Casablanca au Maroc.
Avec le
FMI et la
Banque Mondiale, nous avions commencé à travailler sur la
promotion d’un marché financier maghrébin et d’une intégration financière de l’UMA.
Les banques maghrébines sont très dynamiques, pour ne citer que les marocaines
avec
Attijari Bank. En premier lieu, nous voudrions développer les partenariats
bilatéraux entre les banques elles-mêmes. La Banque maghrébine va voir le jour
cette année à Tunis, elle consolidera l’approche d’une intégration financière
plus développée entre Maghrébins et œuvrera à promouvoir les échanges entre eux.
Les échanges économiques entre nos pays restent encore très faibles. Je crois
que la promotion commerciale inscrite dans le cadre du processus de
l’intégration économique est en train d’évoluer positivement. Les ministres
maghrébins du Commerce qui s’étaient réunis à Tunis il y a deux ans vont se
réunir cette année au Maroc d’abriter la réunion. Le but de ces réunions est de faire le point de la situation et mettre au point un programme pour
développer les échanges intermaghrébins d’abord puis avec nos vis-à-vis
économiques internationaux y compris les Etats-Unis.
Quel rôle avez-vous joué dans la création d’une chambre mixte
tuniso-américaine ?
L’idée pour la création d’une
chambre tuniso-américaine de commerce a été lancée
à la fin des années 80 du siècle dernier. Nous avions, en tant que Tunisiens, la
chance d’avoir un groupe d’amis dans les milieux d’affaires à New York, des
banques aussi avec lesquelles nous avons travaillé dans le cadre de l’aide
américaine et aussi dans le cadre des crédits commerciaux. Il y avait également
les anciens ambassadeurs américains à Tunis et les anciens directeurs de l’AID
(Agence internationale de Développement) qui, à l’époque, travaillaient sur
nombre de projets en Tunisie, des amis dans le Midwest, à Chicago et du côté de
la Californie, sans oublier un défunt consul honoraire très dynamique… Nous
voulions tous dynamiser les échanges commerciaux entre nos deux pays. Nous
avions pensé que le meilleur moyen était de créer une institution qui s’occupe
de les développer. A l’époque, on importait, dans le cadre
de l’aide USAID et des crédits commerciaux avec le département américain de
l’Agriculture, beaucoup de céréales, de soja, de l’huile, du coton et autres
produits. La balance commerciale penchait par conséquent en faveur des States.
Pour l’équilibrer et promouvoir les exportations en direction des Etats-Unis,
nous avions identifié un certain nombre de secteurs qui étaient développés en
Tunisie à l’époque, tel le textile, et nous avons commencé à conclure un certain
nombre de marchés avec des firmes américaines qui opèrent dans le textile qui
apportaient la matière première. Nous avons réussi à en exporter suffisamment en
direction des USA, ce qui a pesé sur la
balance
commerciale en faveur de la Tunisie.
La chambre tuniso-américaine de commerce avait donc, grâce à toutes ces données
sur terrain, pu se structurer et se mettre au travail pour le développement des
échanges commerciaux entre la Tunisie et les Etats-Unis. Depuis, de l’eau a
coulé et situation économique aidant, les privés ont pris le relais par le biais
de la TACC qui, j’espère, sauvegardera ces acquis et travaillera à les
consolider encore plus. Les opérateurs économiques privés doivent assurer leur
rôle de moteur dans la dynamisation des relations économiques entre leurs pays
et les puissances économiques occidentales.
Quel serait l’impact de l’intégration économique maghrébine sur le
développement des relations commerciales avec les Etats-Unis tout en sachant que
l’économie revêt une importance capitale dans la gestion des relations de ce
pays avec les autres pays du monde, y compris pour les décisions politiques ?
Il n’y a pas que l’aspect commercial qui prévaut, c’est la globalité des
relations avec cinq pays sur le plan bilatéral et perpendiculaire, et sur le
plan horizontal qui importe. Les Etats-Unis cherchent à développer leurs
relations commerciales rapidement sur le continent africain. Le Maghreb, avec
ses 85 millions et bientôt ses 100 millions d’habitants, représente un marché
important avec un pouvoir d’achat qui s’améliore de plus en plus. Et puis il y a
l’aspect sécuritaire, la situation du Maghreb est stratégique en tant que zone
de transit pour l’Europe et pour les Etats-Unis, l’ensemble maghrébin est
important pour ces deux acteurs importants de l’économie mondiale.
Sur un tout autre volet, nous avons un autre partenariat, cette fois-ci d’ordre
technologique et scientifique. Nous avons des contacts au niveau universitaire
avec les USA, nombre d’étudiants maghrébins y ont suivi leurs études de
spécialisation. La communauté maghrébine aux USA est considérable et occupe des
postes importants dans des firmes américaines de renommée. J’espère qu’avec le
dialogue Etats-Unis/Maghreb que nous avons repris, nous prendrons compte de cet
ensemble de données qui manifestent de l’intérêt des deux parties à promouvoir
davantage les relations commerciales et économiques entre les deux entités. Il
n’y a pas que l’aspect politique qui compte mais il y a également celui touchant
à la situation géostratégique du Maghreb importante pour l’Europe et les USA.
Les privés américains ont tout intérêt à être présents au Maghreb pour pouvoir
rayonner sur le continent africain.
Les Etats-Unis s’intéressent de plus en plus à l’Afrique, qui enregistre des
taux de croissance considérables, on a l’impression que le Maghreb est un petit
peu marginalisé par rapport à l’importance requise par le continent noir. Cela
se justifie-t-il sur le terrain ?
Non. Je pense que c’est une perception tout à fait erronée des intentions
américaines. Ce qu’il y a, c’est que les Etats-Unis s’intéressent à l’Afrique
subsaharienne pour plusieurs considérations d’ordre économiques, stratégiques et
sécuritaires. Mais je pense qu’ils savent que l’Afrique du Nord aussi bien que
l’Afrique Centrale pèsent lourdement dans le devenir du continent africain. Ces
deux pôles importants peuvent aider au décollage du continent africain ce que je
sais au travers de plusieurs rencontres avec les responsables américains, il n’y
a pas de négligence ni de «deny neglect» par rapport au Maghreb. Il est évident
que d’un point de vue médiatique, l’Afrique du Sud du Sahara paraît comme étant
une préoccupation majeure pour les Américains, il y a beaucoup de défis à
y relever ainsi qu’une communauté afro-américaine qui y booste un peu les
relations, ce qui est en soi très positif.
D’autre part, l’Union Africaine est en train de travailler sur une intégration
des cinq régions d’Afrique qui mènera à long terme à l’intégration économique et
au développement des relations et des échanges entre les régions. L’UMA est en
train d'y travailler avec la CEDAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique
de l’Ouest) qui comprend 15 pays avec lesquels nous partageons des défis
communs. Tous les pays africains ont un petit bout de Sahara. Nous sommes donc
en face d’enjeux tels la lutte contre la désertification, le réchauffement
climatique, la migration clandestine, l’aspect sécuritaire et le développement
des relations avec les pays maghrébins qui, eux-mêmes, possèdent des intérêts
verticaux avec plusieurs pays de la CEDAO. Nous essayons avec le Tchad et avec
d’autres pays de développer des programmes d’assistance technique ; aussi les
pays maghrébins sont en train d’aider ces pays à former leurs compétences dans
le cadre de la lutte contre la désertification qui ne doit plus être considérée
comme une fatalité.
En Tunisie, la région de «Rjim Maatoug» métamorphosée en zone verte est
édifiante ; au Maroc aussi on développe du côté de Marrakech des zones vertes
dans des régions désertiques ; en Algérie et aussi en Libye c’est pareil. Nos
pays ont développé toute une expertise pour transformer les zones arides et
semi-arides en zones vertes.
Devant tant d’intérêts partagés, qu’est-ce qui bloque réellement la
construction de ce Grand Maghreb tant convoité ? Pourquoi à ce jour, les accords
bilatéraux marchent-ils beaucoup mieux que l’accord global pour une unité
maghrébine ?
La volonté politique existe, les chefs d’Etat maghrébins ont tous conscience que
leurs devenirs communs sont très importants et qu’ils dépendent de cette
intégration. C’est une fausse perception des choses que de croire le contraire ;
il y a une certaine presse qui continue à projeter des visions négatives du
Maghreb. De l’intérieur de l’institution maghrébine, je puis vous assurer que le
nombre de rencontres entre les hauts responsables, opérant dans tous les
secteurs et à tous les niveaux, pour discuter de l’agriculture, de la
désertification, de l’immigration, des criquets pèlerins, de développement de
zones fertiles, du pèlerinage ou du commerce, est impressionnant. D’ailleurs,
nous lançons cette année à Alger un grand forum organisé par l’Union maghrébine
des Agriculteurs en partenariat avec les banques maghrébines, les investisseurs,
l’Union maghrébine des Employeurs avec M.
Hédi Djilani
pour développer ce
concept d’investissements horizontaux dans les secteurs agricoles des pays
maghrébins. Et là, le leitmotiv c’est nos intérêts communs. Nous ne faisons pas
de politique, nous nous rejoignons dans des intérêts qui nous unissent. Après
tout, l’Europe est passée par là, c’est grâce aux intérêts communs qu’elle est
passée de 12 à 15 et maintenant à 27 pays.
D’autres regroupements régionaux, que ce soit en Asie ou en Amérique latine ou
du Nord, ont prouvé la pertinence du choix de l’unité des intérêts. C’est pour
cela que les organisations professionnelles maghrébines luttent pour que le
Maghreb ne se suffise pas uniquement de l’intégration dans son aspect politique,
ils savent que les enjeux économiques sont très importants et qu’ils nous
mèneront vers une perception plus réaliste axée sur les intérêts communs. C’est
grâce à la participation des institutions économiques, patronales, agricoles et
même syndicales que le processus peut prendre forme et que l’édification du
Grand Maghreb se réalisera.
Cependant, entre les déclarations d’intention et le concret, l’écart reste
assez grand …
Le bilatéral est en train de prendre de la vitesse, mais l’horizontal se fait
lentement, pas avec la vitesse qu’on souhaiterait. Il ne faut pas oublier qu’il
y a eu des crises qui ont touché l’ensemble maghrébin et jusqu’à aujourd’hui
avec la crise financière internationale. Il n’empêche, tout le monde tient à ce
Grand Maghreb. Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, s’est réuni, à
Tripoli, avec les gouverneurs des Banques centrales maghrébines pour en
discuter. Nous nous sommes entretenus pendant toute une journée avec
l’Union
européenne à Bruxelles de la nécessité de l’accélération de l’intégration
maghrébine.
Les choses bougent, pas à la vitesse ou la cadence souhaitées mais nous ne
sommes pas dans l’inertie, c’est plutôt le commencement sous la houlette des
chefs des Etat maghrébins et des ministres des Affaires étrangères.
Nous nous sommes réunis avec les représentants de la diplomatie maghrébine à
Tripoli et avec les patronats, périodiquement, pour parler des problèmes du
marché maghrébin et des entraves à son développement. Je pense que cette
approche est salutaire parce que là nous parlons d’intérêts communs. Nous
développons nos relations de partenariat avec les Européens, les Africains et le
monde arabe puisque nous sommes partie prenante dans la zone arabe de
libre-échange et j’espère que cette année, nous pourrons enfin finaliser
l’accord de libre-échange entre pays maghrébins.
Depuis que vous êtes secrétaire général de l’UMA, y a-t-il eu une position
maghrébine commune lors de négociations avec des partenaires économiques de
taille tels les pays européens ?
Depuis 2006, nous avons repris le dialogue avec l’Europe qui sommeillait depuis
l’affaire Lockerbie. En 2007, à New York, nous avons également repris les
échanges avec les hauts responsables américains ; le Japon et la Chine ont, pour
leur part, exprimé eux-mêmes le désir de développer les échanges avec le
Maghreb. Pour nous, il est important de développer le bilatéral en plus de
l’horizontal. Le bilatéral est une donnée fondamentale pour développer les
relations économiques, la tendance va se développer et s’élargir au
multilatéral, il ne faut pas être pessimiste.
Le premier forum de l’Union maghrébine des employeurs, l’année dernière à Alger,
a vu la participation de centaines d’hommes d’affaires venus de tous les pays
maghrébins, et ils ne parlaient pas politique, ils discutaient projets communs
et économie. Ne nous arrêtons pas aux différends politiques, les intérêts
économiques en viendront à bout.
C’est peut-être de la paranoïa, la question mérite cependant d’être posée, y
a-t-il des pays qui seront gênés par l’édifice maghrébin ? Européens,
Américains…
Avant, il y avait le principe de diviser pour mieux régner, aujourd’hui les pays
qui adoptaient ce principe réalisent que ces pratiques pouvaient entraîner des
risques pas uniquement sur les pays du Nord de l’Afrique mais également sur eux.
Les risques sont sécuritaires, économiques et sociaux, ce qui ralenti le
développement des pays du Sud. Le dialogue avec l’Union européenne est parti de
ce constat et nous allons mettre de l’ordre dans nos rapports. En commençant par
parfaire les relations bilatérales qui peuvent être excellentes sinon moyennes
et faire en sorte qu’elles soient plus équilibrées. Il y a également une
certaine prise de conscience de la part des pays maghrébins que nous percevons
sur le terrain. Pouvoirs publics, société civile, agriculteurs, employeurs et
institutions professionnelles travaillent à tisser des liens plus profonds et
plus solides entre nos pays. Il y a deux ans, dans le cadre des discussions sur
l’Euromed, j’ai eu l’occasion de voir le responsable de l’Unité des pays
nordiques (5 pays), à part la Norvège, quatre sont tous membres de l’Union
européenne, ce qui ne les a pas empêchés de penser ensemble avec la Norvège à
conclure des accords spécifiques avec l’Union et à présenter un excellent
travail. Ils ont également des problèmes entre eux, ils ne s’y arrêtent pas, il
faut apprendre à avancer sur ce qui unit.
Et la dimension culturelle dans la construction du Grand Maghreb, elle est
importante, et pourtant, on n’en parle pas ?
Nous travaillons sur cela, d’ailleurs, les ministres de la Culture se sont
réunis à maintes reprises pour envisager des actions communes, cette année
également, ils vont se retrouver et nous prévoyons des programmes culturels
horizontaux.
Sur le plan commercial, les ministres du Commerce maghrébins se sont entendus
pour l’organisation d’une foire maghrébine annuelle, les ministres du Tourisme
vont se rencontrer en Mauritanie cette année pour discuter de la promotion
commune des produits touristiques. Nous partageons une histoire commune, ce
qu’il faut maintenant, c’est de l’élan pour la traduire en une solidarité
économique basée sur des intérêts communs.