Daniel, Thierry, Antoine et les autres… Ils ont dirigé les plus grandes
entreprises françaises, mais ont quitté le devant de la scène contraints et
forcés. Ex-PDG respectés et craints par leurs pairs, ils sont devenus des
«patrons» assis sur un paquet de stock-options et/ou désignés à la vindicte
populaire par les juges. Comment ont-ils tourné la page ?
Débarqués brutalement de leur poste de direction, ces anciens PDG des fleurons
de l'industrie française n'ont pas tous réagi de la même façon. Si certains
d'entre eux n'ont toujours pas digéré leur mise au pilori, cuvant leur rancœur
ou se terrant, dans l'attente de leur procès, d'autres affichent un détachement
à toute épreuve et affirment que loin des médias et de l'agitation des affaires,
ils sont heureux, enfin. Heureux, mais pas inactifs : aucun des «ex» ne se
résout à ne rien faire. Tous ou presque ont créé une boutique de conseil à leur
nom : même s'il s'agit seulement, parfois, de sauver coûte que coûte les
apparences. Ce qu'ils font du reste très bien : il y a chez ces hommes
intelligents, et ayant goûté au pouvoir, une immense confiance en soi qui
n'étonnera personne. Mais aussi, revers de la médaille, une certaine incapacité
à se remettre en cause. Une carapace qui n'amortit pas toujours la chute…
Daniel Bouton, Société Générale
Et puis soudain Kerviel
Sur le même sujet… et les autres
Le jour de son départ, un ami lui a envoyé un livre : «Le Bouc émissaire », de
René Girard. Il a apprécié, même si le statut est lourd à porter. L'ancien
patron de la Société Générale, Daniel Bouton, ne demande pas qu'on l'aime, il
est au-dessus de ça. Il veut en revanche que l'on reconnaisse ses talents : il a
payé non pour ses fautes, mais pour ne pas avoir vu que le débat autour des
stock-options devenait plus politique que financier. Jusqu'à mai dernier, au
dernier étage de la tour SG, son bureau surplombait la Défense. Aujourd'hui,
l'ex-banquier le plus détesté de France reçoit à l'étage de la direction au
siège de la banque, boulevard Haussmann. En trente ans de carrière, du poste de
plus jeune directeur du budget à la Générale, il ne s'est jamais arrêté. Et puis
soudain est arrivée l'affaire Kerviel. Dix-huit mois après, Daniel Bouton
démissionne. Et pour la première fois, à cinquante-neuf ans, il a dû apprendre
le vide : il a choisi de «plonger» sur sa famille, ses amis… L'ex-PDG s'est
donné six mois après son départ, pour réfléchir à ce qu'il allait faire de sa
vie : quand «on a eu deux sommets [haut fonctionnaire et banquier, NDLR], il
faut penser à une troisième carrière». Il a créé sa boutique de conseil car les
«crises sont des périodes de changement formidables», mais Daniel Bouton ne s'en
contentera pas, assure-t-il, car il est «encore trop dans l'action». Celui qui,
toute sa vie, a interprété le rôle du méchant bouillonnant n'a vraiment pas
envie d'endosser les habits du vieux sage.
Pierre Suard, Alcatel-Alsthom Quinze ans après
Sur son bureau, dans le studio d'un immeuble moderne du 8e arrondissement, les
papiers s'éparpillent. Quinze ans et deux livres après, Pierre Suard, l'ex-PDG
d'Alcatel-Alsthom, rumine encore les accusations de «surfacturation» et «d'abus
de biens sociaux» qui l'ont amené devant les juges. Blanchi en appel en 2008
(l'instruction avait débuté en 1994), il a demandé le mois dernier aux juges de
la cour d'appel de Versailles de le «réhabiliter». Une requête rare qui vise à
effacer du casier judiciaire toutes les condamnations et poursuites. Il l'a fait
«pour ses enfants». Mais lui n'a rien oublié des «blessures», de l'«injustice
absolue», des amis qui vous tournent le dos, du successeur, Serge Tchuruk, qui
vous accable. Aujourd'hui encore, Pierre Suard ressasse la lente descente aux
enfers d'Alcatel, désormais marié à l'américain Lucent. Avec ses visiteurs,
l'ancien élève de l'Ecole polytechnique se plaît à reprendre les comptes, les
plans stratégiques. Son premier livre, en 2002, avait pour titre «L'Envol saboté
d'Alcatel-Alsthom» ; le second, publié récemment, s'intitule «En toute impunité,
la scandaleuse destruction d'Alcatel-Alsthom». Pierre Suard a choisi d'écrire
pour ne pas oublier.
Daniel Bernard, Carrefour
Zadig philosophe
Son image, Daniel Bernard vous la vend comme celle d'un hyperactif. A vrai dire,
il ne voit pas très bien ce qu'il vient faire dans une enquête journalistique
sur les «anciens» patrons : car patron, l'ex-PDG de Carrefour l'est toujours !
Après son départ du géant de la distribution, en 2005, il a eu «la tentation
d'aller attendre [ses] petits-enfants à la sortie de l'école. Ca a duré trois
jours. D'ailleurs [sa] femme ne [l']a pas cru». Aujourd'hui, à soixante-trois
ans, il est président non exécutif de Kingfisher, dirige la Fondation HEC, a
créé un fonds d'investissement et participe à une poignée de conseils
d'administration. «J'aime la vie», résume-t-il, gourmand. Il y a du Zadig chez
cet homme, qui avoue sans fausse honte rire en regardant la «7e Compagnie» et se
lever à 6 heures du matin pour aller voir ses légumes pousser dans son potager à
Chatou… Mais un Zadig un peu particulier, têtu, et qui saurait compter : Daniel
Bernard est allé jusqu'en cassation réclamer la retraite chapeau que la nouvelle
équipe de Carrefour lui contestait et qui lui aurait permis de toucher chaque
année à compter de ses soixante ans 40 % de son dernier salaire, soit 1,2
million d'euros. Il a perdu. Et en bon vendeur, il est passé à autre chose.
Jean-Pierre Tirouflet, Rhodia, L'appel de l'air pur
Il arrive au rendez-vous en veste tyrolienne et le teint rose. Jean-Pierre
Tirouflet est en bonne santé. Désormais à la tête de Biosystems International,
une petite société de biotechnologie située en France et en Hongrie, l'ex-PDG de
Rhodia habite en Autriche. «Avec Internet, c'est facile», sourit-il. Celui qui,
il y a encore quelques années, était l'as des montages financiers complexes -les
«tiroufleteries»-, assure ne pas avoir «de nostalgie». «Je fais un boulot qui me
passionne, explique-t-il. Ca m'a donné l'occasion de changer de vie.» «Ca»,
c'est l'affaire Rhodia : l'amende infligée en juin 2007 par l'Autorité des
marchés financiers pour communication financière «inexacte, imprécise et
trompeuse» ; c'est aussi, en juin 2008, deux jours de garde à vue et une mise en
examen dans le cadre du même dossier. Alors Jean-Pierre Tirouflet est parti
respirer l'air pur des montagnes autrichiennes et a disparu du paysage. Il ne
veut surtout pas en faire trop, pour ne pas indisposer les juges. Mais quand on
lui demande de revenir sur l'affaire, il avoue que «c'était un vrai cauchemar»
et qu'il «a été soulagé quand il est parti». Aujourd'hui, il se dit serein, car
il veut croire que personne ne met en cause «ni [son] honorabilité, ni [son]
intégrité». Le plus dur ? : «Ne pas pouvoir répondre.» Il pourra le faire quand
l'instruction sera finie.
Charles Milhaud, Caisses d'Epargne, Tonton flingueur
Il a la faconde et le côté sanguin d'un personnage de Pagnol. Mais Charles
Milhaud est aussi un homme de certitudes. Pour qui la rupture «a été brutale»
lorsqu'il s'est fait débarquer de la direction des Caisses d'Epargne, en octobre
2008. Depuis, il a écrit un livre («Qui veut la peau de l'Ecureuil» aux Editions
Alphée), car il voulait «veiller à ce que les choses ne partent pas dans tous
les sens ». «J'avais peur que l'on retourne en arrière», explique-t-il.
C'est-à-dire avant lui, avant qu'il ne donne à l'Ecureuil une nouvelle dimension
en le rapprochant des Banques Populaires. Au cours de l'année écoulée, Charles
Milhaud a appris à avoir du temps. Pas facile : «On ne se prépare jamais
totalement à l'arrêt brutal, quand on est un homme d'action.» Nicolas Sarkozy
vient de lui confier un groupe de travail sur la possibilité de création d'une
banque de financement, dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée. Il est
adjoint au maire de Marseille et fait du conseil en développement en direction
des pays du Maghreb. L'ancien président du directoire de la Caisse nationale des
Caisses d'Epargne recommence à vivre. Il a aussi appris à se débrouiller seul.
Quand on est au sommet, «on est dans une tour d'ivoire», reconnaît-il.
Aujourd'hui, il prend même les transports en commun… Et puis, soudain, il lâche
dans un souffle, comme un aveu, «ce que je faisais, c'est ma vie». Surprenant
mélange de l'imparfait et du présent : pour Charles Milhaud, c'est sûr, il est
difficile de tourner la page.
Thierry Morin, Valeo, Droit dans ses bottes
L'ancien patron de Valeo n'en démord pas : «Je reste sur ma ligne.» Après son
éviction en mars dernier de son poste de PDG, il s'est retrouvé au centre d'une
incroyable polémique : parachute doré de 3,2 millions d'euros, enregistrement
des conversations lors des conseils d'administration… Le conflit avec la
nouvelle direction de l'équipementier auto tourne à la guérilla judiciaire. La
nouvelle équipe de Valeo a porté plainte contre X à propos des écoutes, Thierry
Morin a répliqué en portant plainte devant les prud'hommes pour licenciement
abusif et réclame 2,5 millions d'euros, «une guerre imbécile au lieu de faire
son boulot». Car il le martèle : «Ce sont les entreprises qui m'intéressent, pas
les hommes.» Si l'ancien président de Valeo assure avoir «la peau dure», les
derniers mois, on le sent, ont été féroces. «C'est pénible d'avoir à se
justifier devant les siens. Ma famille a été marquée», reconnaît-il. Une manière
de dire qu'il ne se laissera pas faire. Pour le reste, il a naturellement créé
sa propre structure Thierry Morin Conseil. Mais «qu'est-ce que vous voulez faire
quand vous ne travaillez pas ?».
http://www.lesechos.fr/info/france/020301176328-patrons-la-vie-apres.htm