Contrairement aux pays européens dont la crise d’emploi, depuis la révolution
industrielle, est, dit-on, structurelle, la Tunisie s’attaque plutôt à un
chômage d’insertion et non pas de licenciement. D’après certaines statistiques,
près de 80% des chômeurs, recensés en 2004, sont âgés de moins de 35 ans, ce qui
explique, en grande partie, avancent certains sociologues, le célibat prolongé,
devenu une caractéristique de la jeunesse d’aujourd’hui.
En effet, durant les deux dernières décennies, 85% des hommes et plus de la
moitié des femmes se marient, actuellement, en Tunisie, au-delà de 30 ans. La
situation de sous-emploi de la jeunesse, surtout parmi les diplômés
l’enseignement supérieur, y est probablement pour quelque chose. A la fin du
premier semestre 2008, 25 mille sortants des universités tunisiennes, inscrits,
d’une manière régulière, pendant deux ans, aux bureaux de l’emploi, n’ont pas
réussi à s’insérer dans la dynamique économique nationale. Près de la moitié de
ce noyau dur est composée de titulaires de diplômes en comptabilité, gestion,
commerce, droit, lettres arabes.
Toutefois, le rapport de la
Commission Nationale sur l’Emploi a mis l’accent sur
l’existence d’un premier ensemble de gouvernorats, situés grosso modo à l’est du
pays où le taux de chômage général (adultes et jeunes) varie entre 6 et 10% et
un second ensemble, à l’ouest, loin de la façade maritime, affichant 16 à 21%,
pratiquement le double. Une situation d’un pays à deux vitesses aurait de
lourdes conséquences sociales. Le défi à moyen terme pour les pouvoirs publics
est d’entamer une marche forcée vers l’insertion économique des zones
frontalières enclavées pour qu’elles se rattrapent, se prennent en charge, sans
pour autant freiner le dynamisme des autres régions, traditionnellement à la
pointe du progrès.
Finalement, en dépit de ce déséquilibre persistant entre les régions du pays,
est-il possible à l’économie tunisienne, engagée dans un processus de
libéralisation tous azimuts, de plus en plus arrimée aux échanges internationaux
depuis l’accord d’association conclu avec l’Union européenne en 1995, de créer
plus d’emplois, d’assurer la compétitivité du site face à la rude concurrence
que se livrent les pays du sud de la Méditerranée pour drainer les IDE,
contribuer à faire baisser rapidement le taux de chômage à moins de 10%, comme
le souhaite la puissance publique, et de faire bénéficier toutes les régions de
cette avancée.
La panacée… La formation continue !
Le mode de formation dominant dans le pays est de type scolaire, rigide, réalisé
dans l’espace délimité d’un établissement avec un calendrier pédagogique
préétabli. Il s’agit, de l’avis des observateurs, d’un cursus responsable du
décalage qualitatif profond entre l’offre et la demande, à l’aune du
redéploiement du tissu industriel local vers l’immatériel, les services,
l’automatisation des activités administratives et la mobilité productive. C’est
le parfum de la mondialisation. Et de l’exigence du neuf.
Pour lutter efficacement contre le chômage de longue durée, il faut à tout prix
revitaliser les formations en relation directe avec l’entreprise, le patronat et
les stratégies de l’Etat vis-à-vis du capital international, nomade,
proliférant, sélectif, à l’affût des niches innovantes, dynamiques,
compétitives. Une formation qui insère, déclare un cadre supérieur au sein de
l’Agence Tunisienne de la
Formation Professionnelle, nécessite le passage d’une
logique d’offre, le plus souvent généralisante, abstraite, sans emprise sur la
réalité des rapports de production, à une logique de demande, fondée sur les
besoins pressants du client, la prospection permanente du marché du travail et
l’identification des nouveautés technologiques, susceptibles de faciliter la
réallocation des ressources humaines.
Les exigences de cette approche (séquence de formation en entreprise,
déplacement, formation à distance, formation individualisée) impliquent un mode
de fonctionnement basé sur une réactivité et une souplesse, obtenues grâce à une
autonomie de gestion effective, au niveau de la pédagogie, du financement et de
l’administration.
Améliorer l’intermédiation des services publics
Le taux de
chômage de la tranche d’âge 25-60 ans n’a pas dépassé, en 2004, 10%,
alors que celui des jeunes de 18 à 24 ans atteignait en moyenne 28% pour arriver
à 31% en 2007, soit près de trois fois celui de la population adulte active
(25-60 ans). Dans certaines régions du nord-ouest, à Jendouba par exemple, le
taux en question frôlerait 50%. Ce sont là des signes évidents du
dysfonctionnement des services publics d’emploi (SPE), du marché du travail et
des opérateurs privés qui n’arrivent pas à synchroniser l’offre et la demande, à
cibler les catégories sociales précarisées, à affiner les programmes d’aide à
l’insertion et à aplanir les difficultés particulières des jeunes à accéder à
leur premier emploi.
«Il faut lancer un vaste chantier de mise à niveau des services de l’emploi pour
les doter d’une nouvelle organisation, d’un mode de gestion approprié aux
missions spécialisées tout en redéfinissant les objectifs des agents pour
assumer et assurer des formations en relation avec ces missions», nous dit M.
Aissa Baccouche, sociologue de renom, pour qui les instruments de la politique
active de l’emploi doivent s’intégrer dans une stratégie nationale de régulation
du marché du travail, couvrir tous les aspects de l’intermédiation, évaluer,
d’une manière périodique, l’équité des interventions, externaliser certaines
missions selon des référentiels normatifs et développer une plus grande capacité
de pilotage dans les régions du sud-ouest du pays.