C'est
à la faveur de la terre qu'une femme exerçant dans le milieu du droit des
affaires, basée aux Etats-Unis d’Amérique, transforme le parcours de sa vie
professionnelle. Chefika Mehiri était avocate. Elle s’est reconvertie depuis
plus de vingt ans dans l'agriculture, les engrais et les semences. Aujourd’hui,
elle passe une grande partie de ses journées sur le terrain à observer des
bourdons, à guetter des insectes et à leur tendre des pièges sexuels.
L’itinéraire n’est pas banal. La personnalité l’est encore moins.
De vous à moi, je ne sais si c’est sa verve d'avocate qui me fait de l'effet, ou
sa ferveur qui transpire, mais passer quelques heures avec Chefika Mehiri (CM)
est contagieux. Elle vous transmet sa passion de la terre. Elle inscrit
d’office, la légitimité de son combat, celui de la lutte intégrée.
D’emblée, la jeune femme insiste sur l’importance de ce programme pour l’avenir
de l’humanité et répète méthodiquement et inlassablement son importance pour
construire demain : «Mon parcours n’est pas le plus important. Ce que je veux
que vous sachiez, c’est que la Tunisie est encore une fois à la pointe de
l’innovation. Nous sommes parmi les rares pays à travailler dans la lutte
intégrée. Dans le monde, il y a à peine quelques milliers qui œuvrent sur cette
nouvelle thématique. Il y va de l'avenir de nos enfants et de celui de
l’humanité entière. Savez-vous seulement, de quoi il s’agit?»,
m’interroge-t-elle.
Pour saisir les enjeux de la lutte intégrée, appelé également IPM ou «Integrated
Program Management», il convient de comprendre que c’est un programme qui allie
des techniques modernes aux traditionnelles, en encourageant le respect de
l'homme, de sa santé et de l'environnement. Il s’agit de fait, de trouver des
combinaisons respectueuses de la nature qui répondent toujours autant aux
besoins de rentabilité et de sécurité alimentaire, tout en étant plus soucieux
de la protection de l'environnement.
Cette méthode se répand timidement dans différents pays du monde. L’appliquer
revient à accepter un code de bonnes pratiques agricoles. Ce code est déjà
soumis à la Commission européenne. Il est spécifique aux pays membres de l’Union
européenne et applicable à ses pays partenaires.
La Tunisie n’y échappe donc pas. En intégrant la zone Euro-méditerranéenne, elle
est dans l’urgence de s’y soumettre. CM fait le constat suivant, en résumant son
action: «Il s’agit maintenant de transformer les mentalités. La lutte intégrée
repose sur un «monitoring» très pointu. C’est une véritable révolution verte qui
est en marche. Par ce programme, nous allons vers une plus grande valorisation
de nos produits. L’accueil favorable est d’ailleurs immédiat».
Pour défendre sa vocation d’exportatrice de primeurs, la Tunisie doit faire face
à une véritable mise à niveau. Il s’agit surtout de mettre au diapason les
entreprises qui s’adressent à l’export et plus encore. Celle qui est à l’origine
de l’introduction en Tunisie du concombre européen et de la tomate cerise pour
les projets de géothermie exportateurs, situés dans le sud tunisien, affirme
qu’un certificat est d’ores et déjà valable sur le marché, le «Certificate
Global Program». Il serait en voie de devenir un label incontournable.
Le chemin est ardu, mais CM en a l’habitude. «C’est la rançon des pionniers»,
affirme-t-elle. «Quand j’ai commencé il y a plus de vingt ans, il était presque
hérétique de dire qu’une plante pouvait avoir besoin de calcium». C’est en
bousculant certaines idées reçues que la jeune femme a imposé son entreprise.
Elle dirige «Nutriplant», une société spécialisée dans le domaine de la
fertilisation et des semences hybrides fondée en 1988. «Grâce à la collaboration
avec le groupe américain STOLLER, mon entreprise a introduit dans le pays, dès
1990, le concept de fertilisation foliaire avec une gamme d’oligo-éléments
hautement performante, un complément indispensable pour atteindre l’objectif
d’équilibre nutritionnel’’, souligne-t-elle. «Nutriplant» s’est aussi imposée
grâce à la distribution de semences hybrides, avec notamment la première variété
de tomate exportable pour les serres non chauffées; la variété «Amal».
Par son souci d’innovation, CM a été à l’origine de la dynamisation de
l’ensemble du secteur des semences hybrides de tomate destinées à la culture
sous serres.
Celle qui recule difficilement devant les défis a beaucoup agi par passion.
Aujourd’hui, l’heure est à la conviction, voire au combat. Elle mentionne
sévèrement certaines pratiques à bannir : «Figurez-vous qu’il m’est arrivé de
constater sur le terrain entre 40 et 120 traitements chimiques injustifiés. Je
vous laisse imaginer leur impact sur le produit, mais aussi sur les coûts et au
final sur la santé des consommateurs. La Lutte intégrée, contrairement à
quelques idées reçues, ne coute que 10% plus cher que les traitements chimiques
aux impacts indélébiles».
Mais comment, au juste, cette jeune femme née à Tunis dans une famille de
diplomates et vouant sa carrière au droit, a-t-elle pu changer de trajectoire ?
CM vit très peu en Tunisie. Grâce à un père ambassadeur, elle évolue d'un pays à
l'autre. Adulte, elle parfait sa formation de droit et opère, en début de
carrière, dans un prestigieux cabinet américain.
On lui donne la charge d’effectuer une étude pour la mise en place d'une
stratégie d'expansion de produits américains sur le Maghreb et dans les pays du
Moyen-Orient. Ses origines la poussent à commencer par sa terre natale. Au terme
d’une étude, ses commanditaires la recrutent. Ils l’observent à l’œuvre et ne
veulent plus personne d'autre pour représenter leurs intérêts.
Evoquant cette période de sa vie, on perçoit l’émotion du souvenir remonter à la
surface. D’ailleurs, elle en rit toujours autant : «La proposition était digne
d'un film américain. Froidement, ils m'ont annoncé qu'ils avaient trouvé qui
allait les représenter». S’empressant de les féliciter, la jeune femme était
loin d’imaginer que c’était d’elle dont il s’agissait «Moi ? Mais je n’ai ni les
compétences, ni le cursus qu’il faut. J’ai certes beaucoup aimé cet univers,
aimé parler aux gens et sentir le contact avec la terre et la nature, mais je
n’en sais pas plus !». Les recruteurs n’avaient justement guère besoin de plus.
«Ils m'ont appris à connaître la valeur et l'importance de l'humilité. Il est
aussi important de ne pas savoir. C'est probablement l’un des moteurs
fondamentaux de l'innovation», conclut-elle.
La jeune femme reconnaît du bout des lèvres que son acharnement a porté ses
fruits. Il s’en est fallu du temps de l’énergie et des sacrifices. Trois années
entières, durant lesquelles la jeune femme était avocate, faisait ses classes et
les démarches administratives. Elle apprendra le métier sur le tas. D’une
modestie rare, je lui tire des aveux difficilement. «Il est certain que si je
n'étais pas anglophone, je n'aurais pu accéder au pragmatisme de l'esprit
anglo-saxon. J’ai dû me battre pour apprendre. J’ai dû batailler pour expliquer,
convaincre et vulgariser. Mon projet ne correspondait à aucune case. L'APIA a
saisi l'intérêt de ce programme. Ils ont été coopératifs et j'ai obtenu mon
agrément en 1989. J'ai finalement démarré en mai 1990, mais j’ai pu tenir ces
trois ans, grâce à ma double casquette».
Son quotidien, désormais, se résume à convaincre qu’il faut importer des
bourdons, à détecter les maladies des plantes qui ne peuvent être traités
chimiquement et à tenter de parer au niveau d’instruction des agriculteurs pour
respecter les seuils d’intervention. Dans l’exercice de son métier, elle doit
faire face au manque de techniciens spécialisés pouvant faire le suivi de la
dynamique des ravageurs dans les exploitations agricoles, afin de stopper les
utilisations d’insecticide, fongicide, herbicides, etc. Elle doit prendre soin
des budgets limités des agriculteurs pour l’achat des pièges et autres moyens
utilisés en lutte intégrée.
Au moment de la quitter je suis certaine que cette femme décidée, mènera à bien
son combat. Son parcours l’a prouvé. Quant à moi, je pends davantage conscience
du rôle de vulgarisation de mon métier. Ne serait-il pas utile de mentionner que
la lutte chimique, en ne respectant ni les doses ni les fréquences d’utilisation
et conditions d’application ne peuvent être efficaces face aux ravageurs. Bien
au contraire, elle accentue le phénomène de résistance des ennemis des cultures
et détruit les espèces d’oiseaux, de mammifères et d’insectes utiles. Elle
provoque ainsi un déséquilibre de la chaîne alimentaire avec des effets
catastrophiques sur la pollution de l’eau (nappe phréatique), du sol et l’air.
Vivement la lutte intégrée !