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  • Tunisie :
  • Modernisation, développement et aménagement du temps de travail
  • Par Riadh Zghal*

  • Toute politique de développement entraîne dans son sillage des mesures et des dispositifs qui transforment les structures, les comportements et même la culture. Qu’il s’agisse de développement du système éducatif ou économique, qu’il s’agisse de lutte contre la pauvreté ou d’émancipation de la femme, on évoque les inerties sociales pour expliquer certains retards dans la mise en place des dispositifs ou leur manque d’efficacité. Or les inerties ne sont pas le fait des seules habitudes et représentations sociales. Elles sont aussi le fait de modes d’organisation sociale du travail, du temps et de l’espace.

    Séance unique et sous-productivité

    Dans ce cadre, nous évoquons un problème qu’il semble urgent d’étudier dans notre pays. C’est celui des horaires de travail. On vient de s’engager, il y a quelques jours, dans le régime de «la séance unique», en vigueur depuis la période coloniale. Cela suppose des après-midi entièrement chômées à l’échelle nationale –dans le secteur public principalement- et un rendement du travail divisé par… on n’ose pas avancer de chiffre tant les effets de la léthargie estivale généralisée sont énormes !

    Il faudra ajouter à la séance unique les départs en congé dont personne n’en discute la légitimité. Seulement beaucoup d’employés préfèrent prendre leurs congés en période de double séance. Au plan des heures de travail réelles, ils ne peuvent qu’être «gagnants» … en temps libre bien sûr !

    Mais que gagne l’administration publique et à travers elle le citoyen ? *

    D’ailleurs la réduction des heures de travail pendant la période estivale n’encourage pas le citoyen à prendre son congé s’il a un projet personnel à réaliser et qui demande de traiter avec l’administration publique. Il préfèrera retarder ses projets à une période où les chances d’être mieux servi par une administration publique fonctionnant toute la journée sont plus grandes.

    Double séance et coûts sociaux

    Quand arrive le premier septembre et que revient la double séance, c’est un rythme horaire qui change du tout au tout nécessitant un effort d’adaptation assez soutenu pour certains. Quand on vit dans une petite ville ou un petit village, les distances sont courtes, les employés et les élèves des écoles et lycées font les trajets qui séparent le foyer du bureau ou de l’école en un temps relativement court et avec un coût relativement faible. Dans les grandes villes et les concentrations urbaines peu fournies en moyens de transport, les budgets temps et coût des déplacements peuvent être exorbitants.

    Lorsqu’une bonne partie de l’énergie des employés est perdue dans les déplacements et leurs tracasseries, que leur sérénité est entamée par les soucis du quotidien, la productivité du travail s’en trouve réduite en conséquence. Néanmoins la consommation d’électricité, de chauffage, de téléphone supportée par l’administration pendant les heures d’ouverture des bureaux reste entière et sans «retour sur investissement».

    Modernisation de la société et espace temps pour la culture

    Cette organisation dichotomique des horaires de travail n’est pas sans générer un coût économique et social lourd. Economiquement, on a évoqué la réduction des rendements et les retards dans la gestion des affaires qu’occasionne l’horaire estival. Il faudra y ajouter les coûts de transport que supportent les ménages durant l’année scolaire organisée en double séance et toute la période hors juillet-août. Les coûts sociaux sont énormes, lorsque les enfants et les parents rentrent tard le soir parce qu’ils ont gaspillé leur temps libre en déplacements, lorsque les enfants n’ont pas le temps de jouer et de vivre leur enfance, lorsque les parents épuisés par une journée de travail beaucoup trop longue ne peuvent plus se consacrer sereinement à une vie familiale et renoncent à une vie culturelle et de loisirs qui exige d’autres déplacements.

    Il y a aussi le coût généré par la pollution des embouteillages dans les concentrations urbaines quatre fois par jour de travail en double séance.

    Un autre coût social insidieux et moins visible est à relever. C’est celui du freinage de la modernisation de la société qu’occasionne une telle organisation du temps de travail. La Tunisie est un pays connu à travers le monde par sa politique franchement engagée dans la modernisation de la société et l’émancipation de la femme. Cette politique présente plusieurs facettes dont l’investissement dans la culture, les loisirs et la protection de la famille. Si l’on prend le premier volet, la consommation des produits culturels et leur création, nécessitent un budget temps qui, s’il n’est pas gagné sur le «futile», le sera sur «l’utile».

    Ce qui est futile c’est le gaspillage du temps en déplacements et en attentes, ce qui est utile c’est le travail. Si en cette période économiquement critique car chargée de bouleversements de toutes sortes, le citoyen doit travailler mieux et plus, il faudra réduire au maximum les gaspillages de temps et favoriser les opportunités pour l’information, la formation, le débat et la culture.

    La femme, ressource humaine aux prises avec un conflit de rôles

    La proportion des femmes dans la population active ne cesse de croître. Et les femmes actives sont de plus en plus qualifiées du fait de l’expansion de l’éducation notamment universitaire. Elles représentent donc des ressources humaines précieuses pour le pays qui a besoin de leur investissement total dans les emplois qu’elles occupent.

    Malheureusement toutes les études montrent que le principal handicap qui empêche les femmes d’accéder à des postes de responsabilité, de développer leurs compétences et d’avancer dans leur carrière, réside dans la difficulté qu’elles ont à concilier entre un rôle familial qui reste entier et un poste de responsabilité. La mobilisation pendant toute la journée, de six heures du matin à vingt deux heures du soir dans certains cas (préparation de la journée à la maison, déplacements, travail), l’exigence de préparer le repas de midi et celui du soir, la longueur des trajets à parcourir entre lieu de travail, foyer et éventuellement école, crèche ou jardin d’enfants, tout cela réduit à néant ou presque, la disponibilité de la femme pour son développement personnel. Face à cette situation, les femmes ont un besoin urgent de nouvelles conditions de travail permettant de concilier la vie familiale avec la carrière, si l’on veut qu’elles bénéficient des chances égales de recrutement, de formation et d’évolution dans la profession.

    Organisation du temps du travail et modernisation de la société

    A ce stade de développement de notre pays, une cohérence s’impose entre un mode d’organisation du travail, d’une part, la nouvelle politique de la famille orientée vers la parité entre hommes et femmes, celle de la discrimination positive attirant les femmes vers des responsabilités politiques et une plus grande présence dans la vie publique, et celle qui encourage la formation, la culture et les loisirs, d’autre part.

    L’aménagement du temps de travail aussi bien dans l’administration publique que dans les écoles apparaît comme l’instrument qui s’impose pour réaliser cette cohérence.

    Les formules sont nombreuses et peuvent être combinées : la flexibilité des horaires de travail avec une plage fixe et des plages aménagées en fonction des contraintes individuelles, la séance de travail continue avec une rupture courte en milieu de séance, le travail à distance pour certaines activités qui s’y prêtent et diverses combinaisons de ces différentes formules.

    Certes, en Tunisie, il y a une certaine confusion entre séance unique et séance continue et une crainte de réduction excessive du temps de travail. Mais si dans la majorité des pays du monde, la formule de séance continue est en vigueur, cela n’implique nullement la réduction des heures travaillées. Malheureusement en Tunisie on est resté sur les résultats jugés mauvais d’une expérimentation de la séance continue il y a quelques années à Tunis et qui n’a duré que quelques mois.

    Toutefois, il est vrai que l’instauration de la séance continue sans suffisamment de précautions risque de produire des effets pervers.

    Compte tenu de la nécessité de rationaliser l’aménagement du temps de travail pour l’adapter aux orientations politiques d’avant garde adoptées par l’Etat tunisien et, afin d’éviter le maximum d’effets pervers des réformes envisageables, il est important de conduire une étude préalable. Vu la multiplicité des enjeux, cette étude devra nécessairement être pluridisciplinaire. Elle devra porter sur les implications socio-économiques (création d’emploi et productivité du travail, infrastructures d’accompagnement à mettre en place, coût du transport), les implications sanitaires sanitaires (santé psychique et physique ou au contraire morbidité liée au budget temps des individus et des familles, risques liés aux déplacements scolaires et professionnels), juridiques (détournements éventuels de la réforme à des fins non productives et de travail illicite) et autres effets souhaités ou, au contraire, indésirables.

    Pour conclure

    La Tunisie a démarré l’exercice de sa souveraineté avec des choix pertinents qui ont balisé la voie vers le développement dont la société a bénéficié de façon croissante et durable : éducation, santé, émancipation de la femme.

    Depuis son arrivée au pouvoir, le président Ben Ali a œuvré pour un modèle de développement résolument engagé dans la préservation de l’institution familiale, l’élimination de toute forme d’exclusion sociale, le renforcement de la participation de la femme à la vie économique et politique, d’une part, et vers la modernité à travers l’accès du plus grand nombre aux technologies de l’information et de la communication, d’autre part.

    Un tel modèle nécessite maintenant, après les résultats spectaculaires réalisés, une remise des pendules des horaires de travail à l’heure des meilleures expériences observées dans le monde. Cela ne peut que renforcer la cohérence et l’efficacité du modèle tunisien.

    *

    Professeur – Université de Sfax

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commentaires VOS RÉACTIONS À CET ARTICLE
  •     posté le 16/07/2009 a 14:48:41

    Je veux juste saluer mme riadh zghal.
    votre éléve année 1990 .

    par Talel rejeb
  • excellente analyse    posté le 16/07/2009 a 10:09:36

    Je suis tout à fait d'accord avec cette analyse.

    mme zghal a eu le mérite d'aborder le problème sous plusieurs angles de vue et du point de vue de toutes les parties prenantes.

    je pense moi aussi qu'il est temps de revoir le système de séance unique qui plombe notre économie.

    les solutions existent, elles sont nombreuses et on peut les adapter aux différentes catégories (hommes/femmes, urbains/ruraux, travail de bureau/travail de terrain, personnel de contact/personnel expert, etc.).

    dans tous les cas, il serait lucide de prendre conscience que le modèle du "tout le monde va travailler de 8h du matin à 17h30 à peu près" est révolu.

    nos villes et nos familles ne peuvent plus s'y adapter. d'ailleurs, on a bien vu comment rien que le décalage d'une petite demi-heure le matin pour les administrations publiques a grandement décongestionné les routes de la capitale.

    abh

    par Ben Hassine Anissa
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