Toute
politique de développement entraîne dans son sillage des mesures et des
dispositifs qui transforment les structures, les comportements et même la
culture. Qu’il s’agisse de développement du système éducatif ou économique,
qu’il s’agisse de lutte contre la pauvreté ou d’émancipation de la femme, on
évoque les inerties sociales pour expliquer certains retards dans la mise en
place des dispositifs ou leur manque d’efficacité. Or les inerties ne sont pas
le fait des seules habitudes et représentations sociales. Elles sont aussi le
fait de modes d’organisation sociale du travail, du temps et de l’espace.
Séance unique et sous-productivité
Dans ce cadre, nous évoquons un problème qu’il semble urgent d’étudier dans
notre pays. C’est celui des horaires de travail. On vient de s’engager, il y a
quelques jours, dans le régime de «la séance unique», en vigueur depuis la
période coloniale. Cela suppose des après-midi entièrement chômées à l’échelle
nationale –dans le secteur public principalement- et un rendement du travail
divisé par… on n’ose pas avancer de chiffre tant les effets de la léthargie
estivale généralisée sont énormes !
Il faudra ajouter à la séance unique les départs en congé dont personne n’en
discute la légitimité. Seulement beaucoup d’employés préfèrent prendre leurs
congés en période de double séance. Au plan des heures de travail réelles, ils
ne peuvent qu’être «gagnants» … en temps libre bien sûr !
Mais que gagne l’administration publique et à travers elle le citoyen ? *
D’ailleurs la réduction des heures de travail pendant la période estivale
n’encourage pas le citoyen à prendre son congé s’il a un projet personnel à
réaliser et qui demande de traiter avec l’administration publique. Il préfèrera
retarder ses projets à une période où les chances d’être mieux servi par une
administration publique fonctionnant toute la journée sont plus grandes.
Double séance et coûts sociaux
Quand arrive le premier septembre et que revient la double séance, c’est un
rythme horaire qui change du tout au tout nécessitant un effort d’adaptation
assez soutenu pour certains. Quand on vit dans une petite ville ou un petit
village, les distances sont courtes, les employés et les élèves des écoles et
lycées font les trajets qui séparent le foyer du bureau ou de l’école en un
temps relativement court et avec un coût relativement faible. Dans les grandes
villes et les concentrations urbaines peu fournies en moyens de transport, les
budgets temps et coût des déplacements peuvent être exorbitants.
Lorsqu’une bonne partie de l’énergie des employés est perdue dans les
déplacements et leurs tracasseries, que leur sérénité est entamée par les soucis
du quotidien, la productivité du travail s’en trouve réduite en conséquence.
Néanmoins la consommation d’électricité, de chauffage, de téléphone supportée
par l’administration pendant les heures d’ouverture des bureaux reste entière et
sans «retour sur investissement».
Modernisation de la société et espace temps pour la culture
Cette organisation dichotomique des horaires de travail n’est pas sans générer
un coût économique et social lourd. Economiquement, on a évoqué la réduction des
rendements et les retards dans la gestion des affaires qu’occasionne l’horaire
estival. Il faudra y ajouter les coûts de transport que supportent les ménages
durant l’année scolaire organisée en double séance et toute la période hors
juillet-août. Les coûts sociaux sont énormes, lorsque les enfants et les parents
rentrent tard le soir parce qu’ils ont gaspillé leur temps libre en
déplacements, lorsque les enfants n’ont pas le temps de jouer et de vivre leur
enfance, lorsque les parents épuisés par une journée de travail beaucoup trop
longue ne peuvent plus se consacrer sereinement à une vie familiale et renoncent
à une vie culturelle et de loisirs qui exige d’autres déplacements.
Il y a aussi le coût généré par la pollution des embouteillages dans les
concentrations urbaines quatre fois par jour de travail en double séance.
Un autre coût social insidieux et moins visible est à relever. C’est celui du
freinage de la modernisation de la société qu’occasionne une telle organisation
du temps de travail. La Tunisie est un pays connu à travers le monde par sa
politique franchement engagée dans la modernisation de la société et
l’émancipation de la femme. Cette politique présente plusieurs facettes dont
l’investissement dans la culture, les loisirs et la protection de la famille. Si
l’on prend le premier volet, la consommation des produits culturels et leur
création, nécessitent un budget temps qui, s’il n’est pas gagné sur le «futile»,
le sera sur «l’utile».
Ce qui est futile c’est le gaspillage du temps en déplacements et en attentes,
ce qui est utile c’est le travail. Si en cette période économiquement critique
car chargée de bouleversements de toutes sortes, le citoyen doit travailler
mieux et plus, il faudra réduire au maximum les gaspillages de temps et
favoriser les opportunités pour l’information, la formation, le débat et la
culture.
La femme, ressource humaine aux prises avec un conflit de rôles
La proportion des femmes dans la population active ne cesse de croître. Et les
femmes actives sont de plus en plus qualifiées du fait de l’expansion de
l’éducation notamment universitaire. Elles représentent donc des ressources
humaines précieuses pour le pays qui a besoin de leur investissement total dans
les emplois qu’elles occupent.
Malheureusement toutes les études montrent que le principal handicap qui empêche
les femmes d’accéder à des postes de responsabilité, de développer leurs
compétences et d’avancer dans leur carrière, réside dans la difficulté qu’elles
ont à concilier entre un rôle familial qui reste entier et un poste de
responsabilité. La mobilisation pendant toute la journée, de six heures du matin
à vingt deux heures du soir dans certains cas (préparation de la journée à la
maison, déplacements, travail), l’exigence de préparer le repas de midi et celui
du soir, la longueur des trajets à parcourir entre lieu de travail, foyer et
éventuellement école, crèche ou jardin d’enfants, tout cela réduit à néant ou
presque, la disponibilité de la femme pour son développement personnel. Face à
cette situation, les femmes ont un besoin urgent de nouvelles conditions de
travail permettant de concilier la vie familiale avec la carrière, si l’on veut
qu’elles bénéficient des chances égales de recrutement, de formation et
d’évolution dans la profession.
Organisation du temps du travail et modernisation de la société
A ce stade de développement de notre pays, une cohérence s’impose entre un mode
d’organisation du travail, d’une part, la nouvelle politique de la famille
orientée vers la parité entre hommes et femmes, celle de la discrimination
positive attirant les femmes vers des responsabilités politiques et une plus
grande présence dans la vie publique, et celle qui encourage la formation, la
culture et les loisirs, d’autre part.
L’aménagement du temps de travail aussi bien dans l’administration publique que
dans les écoles apparaît comme l’instrument qui s’impose pour réaliser cette
cohérence.
Les formules sont nombreuses et peuvent être combinées : la flexibilité des
horaires de travail avec une plage fixe et des plages aménagées en fonction des
contraintes individuelles, la séance de travail continue avec une rupture courte
en milieu de séance, le travail à distance pour certaines activités qui s’y
prêtent et diverses combinaisons de ces différentes formules.
Certes, en Tunisie, il y a une certaine confusion entre séance unique et séance
continue et une crainte de réduction excessive du temps de travail. Mais si dans
la majorité des pays du monde, la formule de séance continue est en vigueur,
cela n’implique nullement la réduction des heures travaillées. Malheureusement
en Tunisie on est resté sur les résultats jugés mauvais d’une expérimentation de
la séance continue il y a quelques années à Tunis et qui n’a duré que quelques
mois.
Toutefois, il est vrai que l’instauration de la séance continue sans
suffisamment de précautions risque de produire des effets pervers.
Compte tenu de la nécessité de rationaliser l’aménagement du temps de travail
pour l’adapter aux orientations politiques d’avant garde adoptées par l’Etat
tunisien et, afin d’éviter le maximum d’effets pervers des réformes
envisageables, il est important de conduire une étude préalable. Vu la
multiplicité des enjeux, cette étude devra nécessairement être
pluridisciplinaire. Elle devra porter sur les implications socio-économiques
(création d’emploi et productivité du travail, infrastructures d’accompagnement
à mettre en place, coût du transport), les implications sanitaires sanitaires
(santé psychique et physique ou au contraire morbidité liée au budget temps des
individus et des familles, risques liés aux déplacements scolaires et
professionnels), juridiques (détournements éventuels de la réforme à des fins
non productives et de travail illicite) et autres effets souhaités ou, au
contraire, indésirables.
Pour conclure
La Tunisie a démarré l’exercice de sa souveraineté avec des choix pertinents qui
ont balisé la voie vers le développement dont la société a bénéficié de façon
croissante et durable : éducation, santé, émancipation de la femme.
Depuis son arrivée au pouvoir, le président Ben Ali a œuvré pour un modèle de
développement résolument engagé dans la préservation de l’institution familiale,
l’élimination de toute forme d’exclusion sociale, le renforcement de la
participation de la femme à la vie économique et politique, d’une part, et vers
la modernité à travers l’accès du plus grand nombre aux technologies de
l’information et de la communication, d’autre part.
Un tel modèle nécessite maintenant, après les résultats spectaculaires réalisés,
une remise des pendules des horaires de travail à l’heure des meilleures
expériences observées dans le monde. Cela ne peut que renforcer la cohérence et
l’efficacité du modèle tunisien.
*
Professeur – Université de Sfax