Vue
de l’extérieur, la bâtisse en impose. Le siège de l’Utica est le centre du
pouvoir de l’économie privée de Tunisie. Son nouveau siège est à l’image de
ses représentants. Il affiche de l’ambition. Beaucoup d’ambitions.
Inauguré le 15 novembre 2008, il a été conçu comme un outil de travail
performant et innovant. Au delà des décors du bâtiment à la forme circulaire
qui renvoie à celle d’un panthéon, le siège abrite notamment le bureau
exécutif, le conseil national, le conseil administratif, le conseil des
sages, le comité d'honneur, ainsi que 24 unions régionales et 17 fédérations
nationales couvrant les différents secteurs de l'activité économique en
Tunisie. Au jour d’aujourd’hui, la centrale compte 75.000 affiliés. Pour
l’histoire, on retiendra que le syndicat patronal tunisien est le premier de
son genre dans le monde arabe. L’Utica est née en 1947.
Assise à son bureau en plein milieu du gigantesque hall du siège, une
hôtesse est chargée de l’accueil. Elle a la lourde tâche d’orienter entre 50
et 100 personnes qui viennent quotidiennement au siège de l’Utica pour
diverses raisons. «Il faut être physionomiste et vigilante. Reconnaître
les gens est primordial grâce à quoi, ils se sentent à l’aise… surtout que
beaucoup sont vraiment susceptibles…». Espérons que le bouquet de
bambous posé sur le desk lui porte chance.
L’Utica est aussi à l’image de son président. Il suscite l’intérêt,
l’admiration, la haine ou la jalousie. Il force le respect. Certains, diront
du patron du patronat que ses propres ennemis l’admirent autant que ses
amis. «Je suis flatté par l’affection que les gens me portent», me
répond Hédi Djilani, lorsque je lui demande si la bâtisse est à son image.
Il n’en dira pas plus.
Voir l’Utica de l’intérieur, sous tous les angles, des bureaux du grand
patron et de son équipe, à la salle des machines, en passant par la salle
des congrès de 1.500 personnes et celle de 400 pax qui abritait ce jour là
une journée de réflexion sur la bijouterie, avec plus de 200 participants,
en passant par les différents halls, bureaux, directeurs, chefs de services,
agents de sécurité et services… modifie-t-il le regard sur la syndicale
patronale ?
Fatma, standardiste de l’Utica depuis plus 21 ans, est malvoyante. Dans son
bureau, elle répond au téléphone et devine à la première syllabe ses
interlocuteurs. Sa présence est tout un symbole. Le travail de l’handicapé
est encore un sujet tabou en Tunisie. La centrale patronale envoie-là un
signal fort.
M. Djilani est un patron protéiforme. Il impose une sérieuse cadence du
travail. Ses collaborateurs apprécient l’agitateur d’idées qu’il est et
savent que l’Utica est un formidable tremplin. D’ailleurs, un certain nombre
de cadres de la structure patronale ont créé leurs propres entreprises.
Les adhérents savent qu’intégrer l’Utica n’est plus exempt d’implications.
Il est clair qu’être désormais membre du bureau exécutif ou président d’une
fédération est un privilège auquel peu accèdent. Ceux qui y réussissent
savent qu’ils ont une vraie responsabilité et de nombreux défis à relever.
La représentativité au sein des structures associatives et syndicales dans
le pays pose d’ailleurs un sérieux problème. La question dérange et une
forme de passivité ou de démission est un point commun à de nombreuses
structures associatives et syndicales dans le pays.
Sis cinquième étage, Mohamed Sahraoui, vice-président de l’Utica, serein,
répond : "Notre relève est prête. Le CJD n’est-il pas la meilleure relève
possible ? L’Utica a fait un travail formidable ces deux dernières
décennies. Nous avons créé les unions régionales, mis au point les
fédérations, créé la chambre des femmes chefs d’entreprise… Djilani a été
président de l’Organisation de l’Union des Entrepreneurs (OUE) et j’en
passe… L’Utica a un rayonnement international considérable. Je suis moi-même
en charge des relations avec les pays du Golfe et je vous affirme que notre
organisation suscite du respect et de l’admiration". Au cours des vingt
dernières années, l’un des défis majeurs de l’Utica a aussi été
l’amélioration des relations entre l’Entreprise et l’Administration, ainsi
que celles entre l’Organisation patronale et la Centrale syndicaliste.
Toujours au 5ème étage, le directeur central de l’informatique fume
tranquillement sa cigarette. Le bâtiment est non fumeur, mais que
voulez-vous, c’est vraiment difficile de résister à la cigarette. «Nous
sommes en plein chantier. Nous changeons notre site web et je planche
actuellement sur sa nouvelle maquette. Nous sommes sous connexion wimax et
travaillons beaucoup en intranet». Plus tard, je visiterais la salle des
machines et retiendrais que le siège est sous surveillance 24h/24. Seize
caméras de télésurveillance et 02 agents de sécurité veillent sur la
sécurité du bâtiment.
Il est indéniable que la machine est lourde à gérer. Son budget de
fonctionnement est top secret. Pas moyen d’en savoir plus. Par contre, on
cherche à meubler le planning de la salle de congrès de 1.200 personnes que
l’on veut ouvrir aux évènements, histoire d’amortir l’investissement.
Certains ministères commencent à louer cet espace hyper équipé. La salle de
400 personnes abritait ce jour-là une journée de réflexion sur la
bijouterie. La composition du buffet de la pause café est digne d’un hôtel 5
étoiles. Les participants semblaient ravis. Faire payer l’équivalent de 30
dinars par personne par manifestation a été une grande révolution dans les
mentalités. C’est désormais chose admise.
Conscient que l’Utica est la meilleure des écoles possibles, Mohamed Zghal,
nouvel attaché de presse de l’Utica, révèle que l’organisation est justement
gérée comme une entreprise. Le personnel permanent de l’Utica se compose de
216 personnes dont 30% sont des femmes. Les 40-50 ans représentent plus de
42% de l’effectif, alors que les 50 et plus sont à égalité avec les 30-40
ans.
Jalila Mbarek est la coordinatrice de la Chambre nationale des femmes chefs
d’entreprises (CNFCE) depuis une dizaine d’années. Après un diplôme de
lettres anglaises, elle a été la secrétaire particulière de M. Djilani
pendant onze ans après une expérience professionnelle au secrétariat du
centre de formation tuniso-canadien.
En taquinant l’ancienne assistante de M. Djilani sur sa popularité, sa
réponse est catégorique : «Vous ne pourrez pas trouver quelqu‘un qui
déteste Si Hédi à l’Utica»... Elle se souvient, non sans nostalgie, du
temps où elle gérait les dossiers de Si Hédi pour Lee Cooper, l’EST, le
Fedex, …Son patron était aussi député et son bureau ne désemplissait jamais.
«C’était éprouvant, mais oh combien passionnant ! Au delà du rythme
infernal du travail, il est profondément exigent et humain. S’il apprend que
je vous parle de sa générosité, il se fâchera». Nous en resterons-là.
L’Utica offre de sérieux moyens pour la promotion professionnelle et
sociale. A part ceux qui ont décidé de quitter leurs emplois pour voler de
leurs propres ailes, nombreux sont ceux qui y travaillent depuis plus de 10
ans. Les carrières évoluent normalement et les conditions de travail
permettent l’épanouissement.
Mona Almi, directrice centrale des affaires administratives, est arrivée
«un peu par hasard» à l’Utica, après un passage par Nouvel Air et y
travaille depuis 15 ans. La jeune femme se félicite du taux d’encadrement
qui se situe à 45%. «J’ai commencé par travailler pour la Chambre
syndicale des femmes chefs d’entreprise, puis j’ai évolué normalement.
L’Utica est une structure où l’on progresse et s’épanouit au travail…».
Même si elle reconnaît, avec le sourire, que l’ambiance est tout de même un
"petit peu" misogyne. L’atmosphère générale n’empêchera pas Leila Khayett
d’aller aussi haut que possible. Le parcours de la dame de l’Utica est
l’exemple même de la réussite au féminin au sein de l’Utica.
La Tunisie est en train de changer. De nouvelles interrogations émergent.
Une nouvelle génération de jeunes entre dans les cercles du pouvoir. L'Utica
est traversée, directement ou indirectement, par ces problématiques. La
jeunesse d'un pays est son "pétrole vert". La modernité du pays se dessine à
l'intérieur de ce périmètre. L’Utica sait qu’elle a un rôle prépondérant à
jouer. Elle développe fortement son rôle de plateforme régionale tout en
pariant sur les industries et les services à forte valeur ajoutée.
Pour le moment, la grande urgence de l’entreprise tunisienne est le passage
de la sous-traitance à la co-traitance. La pérennité des entreprises est
fortement liée à la redistribution de richesses et à l’emploi. Le chômage
des jeunes diplômés est une menace réelle pour l’économie et le pays. Le
faible taux d’encadrement des entreprises tunisiennes ne fait plus aucun
doute. Aujourd’hui, il dépasse difficilement les 12%. L’objectif de la
Centrale est de parvenir à 30%. Les plus sceptiques s’étonnent que cela soit
le ministère de l’Industrie qui ait créé «les mercredis de la création
d’entreprises».
L’Etat ne cesse de soutenir l’entreprise via différentes initiatives. Le
tissu entrepreneurial tunisien se compose de quelques 600 mille entreprises
tous secteurs confondus. Des entreprises créées par des outils de
financement qui fonctionnent sur le budget de l’Etat et les entreprises sont
indexées au Famex, au Foprodex… Certains sceptiques déclarent que «les
entreprises tunisiennes sont très soutenues. Elles sont quasiment gâtées.
Franchement, l’entrepreneuriat tunisien ne manque-t-il pas d’audace ? Ne
serait-il pas temps que ces entreprises qui ont créé beaucoup de richesses
rendent l’ascenseur ?» Les plus radicalisés enchérissent : «Il est
temps qu’un saut générationnel se fasse. Elle est ou la relève ?»